L’article de Satyam publié la semaine dernière sur ananzie.net et parlant de la campagne publicitaire réalisée par l’agence Young &Rubicam, à l’initiative de Radio Nova, et mettant en scène un esclave noir passé un fouet, n’est pas passé inaperçu et les nombreux commentaires dans le forum le prouvent. La position de l’auteur de cet article et celle de la Rédaction d’Ananzie.net est claire : Ce film est gênant, blessant et insultant.
Le fait que certains ne voient dans ce film aucune démarche agressive ou délibérément blessante de la part de Radio Nova n’est selon moi pas le problème. Chacun a sa perception des choses, OK ! Là où le bas blesse, c’est quand les auteurs de la dite campagne de pub relayés par certains internautes se permettent de « donner des leçons » sur la manière dont nous sommes sensés encaisser ces images. Ce que nous trouvons inacceptable, c’est cette manière de vouloir nous dicter intellectuellement notre sentiment face à ce sujet. Ce n’est pas le sujet en lui-même, ni la réalité historique décrite qui provoque notre écoeurement, mais le cadre dans lequel cette souffrance est « instrumentalisée » et le second degré de son accroche (slogan), « Une chose est sûre, les blancs sont à l’origine du Blues », qui est totalement déplacé.
En effet, il s’agit d’une publicité, dont le but est de promouvoir l’image de la radio et de lui faire gagner de nouveaux auditeurs. « Après le commerce triangulaire auront nous droit à un commerce publicitaire ? ». Oh là là ! J’entends d’ici les « humanistes », « amis des noirs » et autre pseudo-affranchis crier au scandale : « Vous allez trop loin ! », « il faut passer à autre chose » et surtout le classique « toujours en train de vous plaindre, il faut avancer ».
Première question ! Est-ce que le sujet de l’esclavage est suffisamment « banalisé » pour que l’on puisse en toute honnêteté l’inclure dans la sphère de l’humour ou du second degré de masse (à travers les médias) ? Si oui, imaginez qu’une agence de communication ponde une campagne de pub à Nike ou Reebok sur sa dernière paire de basket à air comprimé qui permet de courir 2 fois plus vite. Imaginez qu’elle choisisse pour l’illustrer un esclave noir fugitif poursuivi par des chiens (vérité historique), qui le rattrapent et lui arrachent une main ou les parties génitales ( vérité historique), et que la pub se termine par ce slogan : « Dommage, à l’époque il n’avait pas les dernières Nike/Reebok fast run »…. Vous trouveriez cela drôle ou légitime sous prétexte que cette pub montre une vérité historique ? Est-ce que faire de la pub donne tous les droits au nom de la "créativité" ?
Ce fait divers (passé totalement inaperçu dans la presse généraliste), révèle surtout un certain nombre de vérités : D’un côté une véritable rhétorique de l’oubli ou du détachement historique, qui sous couvert d’un pseudo humanisme, « tous citoyens du monde » et bla bla bla, il serait préférable d’occulter les plaies de notre histoire pour mieux rejoindre Alice dans son pays des merveilles « Black-blanc-Beur ». Les partisans (Noirs et Blancs) de cette rhétorique ne se choquent pas de cette publicité et s’offusquent même que l’on puisse y trouver quelconque maladresse. Il faudrait même dire merci selon certains.
De l’autre côté, une communauté noire (de France en l’occurrence) encore convalescente des plaies de son histoire, et dont le poil s’hérisse à la moindre évocation de l’esclavage ou de la colonisation. Ses partisans sont profondément choqués par cette publicité et refusent de passer outre le poids des mots et le choc de la vidéo.
Si vous le permettez, élevons un peu le débat et tentons d’analyser les tenants et les aboutissants de cette opposition idéologique. Sommes-nous (les Noirs) trop susceptibles, victimaires et immobilistes ? Ces blancs sont-ils sincères ou paternalistes quand ils nous demandent d’avancer ? Le but de cette réflexion n’est pas de désigner des coupables mais de faire le diagnostic d’une réalité douloureuse qui divise Noirs et Noirs, Blancs et Blancs, Noirs et Blancs dans la société.
It’s a black thing. Avant de commencer, je tiens à préciser à certains lecteurs que s’ils ne saisissent pas ou n’acceptent pas nos propos, qu’ils se rassurent… c’est tout simplement parce qu’ils ne sont pas Noirs.
Il y a des choses qui ne peuvent être comprises que par un vécu. Un vécu jalonné d’allusions douteuses, de non-dits, de ressentis et d’interprétations de certaines situations au quotidien. De la même manière que les hommes ne peuvent réellement saisir le malaise de la misogynie dont souffrent certaines femmes, nos lecteurs blancs n’ont tout simplement pas toutes les clés pour comprendre la manière dont la souffrance liée au racisme est vécue. Et la soit disante tentative de Radio Nova semble illustrer parfaitement ce propos. Quiconque ne vit pas une situation ou une oppression dans sa chair, ne peut choisir ou imposer la manière de se positionner face à la dite situation à ceux qui la vivent. Un point c’est tout.
Un sujet trop complexe. Le thème abordé dans le film publicitaire de Nova est « l’esclavage ». Il est fondamental de comprendre que le malaise qu’implique ce sujet ne peut souffrir d’aucune prescription du fait du temps passé, car la colonisation, de l’apartheid, de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, le traitement de l’immigration, le traitement des tirailleurs, la Françafrique, l’humanitarisme paternaliste, le racisme ordinaire, etc. le garde omniprésent et empêche cette blessure de cicatriser. Donc même si nous voulions faire semblant de ne plus souffrir des maux de l’esclavage du fait de sa lointaine existence, une ribambelle de sujets contemporains nous y ramènent inlassablement. Cela signifie clairement que la relation du Noir à un sujet comme l’esclavage, ne dépend pas de sa volonté personnelle mais d’un environnement social, politique et culturel.
Un exemple tout simple. La langue française elle-même est le garant de cette condamnation à perpétuité, en ayant dans son patrimoine des expressions comme : « travailler comme un nègre » ou « être le nègre de quelqu’un ». Ainsi, qu’on le veuille ou non, la réalité est que les conditions d’un environnement favorable à dépasser cette douleur sont très loin d’être établies en France… surtout à travers les médias. Il semble donc que la solution pour dépassionner ce débat ou de le dépasser, n’est surtout pas d’occulter ou rejeter l’expression de ces douleurs, mais d’en comprendre la réalité contemporaine.
Avancer ou occulter la réalité ? Le leitmotiv de cette rhétorique est : « Il faut tourner la page ! » Comme le disait parfaitement un commentaire sur l’article de Satyam : « comment tourner une page qui n’a pas été lue ». A moins que justement le but est qu’elle ne soit pas lue ?
Question ! Quelles sont les éléments tangibles qui me permettraient en France d’être en accord avec cette rhétorique et de « tourner la page » ?
Harry Roselmack ? Le gars assure, mais désolé ce n’est pas suffisant. Quels sont les signaux envoyés par la société française qui permettent de saisir une prise de conscience des institutions de l’urgence que cicatriser nos plaies ? Les effets positifs de la Colonisation ? ça n’a pas de bon sens, comme le disent nos amis Canadiens. D’ailleurs à ce sujet, nous attendons toujours la liste de ces fameux effets positifs… Le discours à Dakar de son altesse impériale Nicolas 1er, décrétant que l’Africain est « out » ? Est-il exagéré de se montrer suspicieux à l’égard des institutions françaises lorsque l’on retire des chapitres entiers sur la traite négrière des manuels scolaires ? Bref….
Les noirs sont trop susceptibles ou parano… Comme nous l’avons précisé plus haut, c’est l’instrumentalisation de notre souffrance à travers une démarche publicitaire qui dérange. Avant de pouvoir faire du second degré ou de l’humour sur un sujet avec quelqu’un, il est important d’être certain que saisir la sensibilité de son interlocuteur sur le dit sujet. Cela s’appelle tout simplement LE RESPECT. Il est totalement déplacé, voir inquisiteur de vouloir imposer son humour ou sa manière d’appréhender un sujet, surtout quand on n’est pas concerné par la douleur qu’il peut provoquer. Et la crispation des Noirs intervient dès l’instant où le sujet est porté sur la place public, au niveau des médias.
Pourquoi cette méfiance envers… les médias ? Tout simplement parce que les signaux qu’ils nous renvoient, dans la société française, ne permettent pas de leur accorder ne fusse que le bénéfice du doute. L’utilisation du Noir dans les médias, et la publicité en particulier n’est jamais anodine. Dans le film « 99 francs » de Beigbeder, l’on comprend parfaitement cela dans la scène où le chef de produit d’une marque de yaourt dit au directeur artistique de l’agence de pub « … changez le casting… le Noir est anxiogène ». Ajoutons à cela que les Noirs ne sont mis en scène dans les médias que pour appuyer des clichés (pauvreté, Sida, sport, musique, racaille…) Avez-vous déjà vu un Noir conduire une voiture ou acheter de la lessive dans une pub en France ? Non !
Alors du jour au lendemain en voyant un Noir se faire fouetter pour vanter les mérites d’une radio l’on devrait se sentir flattés par la reconnaissance qu’elle sous-entend et accéder automatiquement au second degré ? Sans oublier que nous avons appris par la suite que la publicité incriminée avait déjà été proposée à Vibrationmusic, qui a refusé catégoriquement de s’y associer pour les mêmes raisons que nous défendons. Nova était donc parfaitement au fait de l’impact que ce spot pouvait avoir. Coup de pub ? Possible, d’ailleurs j’ai du citer au moins 4 fois Nova depuis le début de l’article… Zut !Bref…
Des actes pour répondre aux maux ! Il est très difficile, voir impossible pour la communauté noire de France aujourd’hui de banaliser un thème comme l’esclavage, au point de l’accepter comme sujet publicitaire. Pourtant dans les pays anglo-saxons il semble que la population noire exprime bien plus de recul. Le thème de la souffrance est même aujourd’hui l’un des sujets préférés des humoristes de Stand-Up comme Dave Chappelle, qui n’a pas hésité à faire un sketch dans lequel il joue le rôle de Kunta Kinté. C’est un humour que tout le monde n’est pas obligé d’apprécier, mais il a le mérite de montrer que des Noirs sont capables de parler de leur passé de manière dépassionnée.
La différence avec ce qui se passe en France, semble tenir à la manière dont la société anglo-saxonne accepte de regarder son histoire, même la moins glorieuse, en face. Alors qu’en France l’on accouche aux forceps d’une journée de commémoration de l’esclavage, en Angleterre, au Canada et aux USA, il existe le Black History Month ou des lois offensives contre les discriminations depuis des dizaines d’années. Cette reconnaissance institutionnelle permet à la communauté noire de ces pays de se sentir respectée, entendue et considérée, et d’être du coup moins « crispée » sur des thèmes comme l’esclavage.
Pour finir… Qu’on le veuille ou non, le monde est racialisé, voir même hiérarchisé. Il en va de même pour les relations au sein de toute société. Dans les pays anglo-saxons cette réalité est traitée avec franchise, sans détour alors qu’en France c’est l’hypocrisie qui domine. Tout ceci aboutit à de la suspicion de la part de la communauté noire, que d’autres appelleront de la paranoïa.
Comme vous, chers amis bien-pensants, nous aimerions croire qu’une victoire à la coupe du monde de football avec une équipe « black-blanc-beur » suffit à apaiser tous les mots, mais ce n’est absolument pas le cas. Cette rhétorique semble vouloir (même inconsciemment) éloigner toute réflexion de cette réalité. Celle-ci peut certainement aider les Blancs qui se sentent visés ou culpabilisent face à l’histoire (à tort puisqu’ ici personne ne les attaquent) ou les Noirs qui préfèrent se voiler la face afin de mieux se sentir « intégrés », mais soyons sérieux un instant. C’est nous faire injure que de vouloir nous imposer cette harmonie artificielle entre communautés. Artificielle comme l’humour ou le second degré, que Nova a décrété comme pertinente et ce dans une démarche purement mercantile.
Nous souhaitons tous parvenir à un apaisement, mais en attendant nous sommes très loin du compte, donc merci de ne pas « nous la faire à l’envers »….
P.S : Aux dernières nouvelles toute personne choquée par la pub de Radio Nova et Young & Rubicam serait un "agité" et un "activiste", qui prône la censure de la pub et "on peux plus rien dire", "et puis merde !", dixit nos "super créatifs" frustrés :
La colère du site CBNews suite au retrait de la pub "le blues"
E-di-fiant….
Cet article est une réponse à celui de Satyam Dorville sur la dernière campagne de pub de Radio Nova :
« Les Blancs sont à l’origine du Blues », Radio Nova et l’agence Young & Rubicam vous le prouvent…