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Charles Taylor rattrapé par son passé

"Rebelles" et criminels de guerre. Charles Taylor rattrapé par son passé.

lundi 16 juin 2008 | par Ntumba wa Kanyinda

Actuellement détenu aux Pays-Bas, l’ancien président du Liberia, Charles Taylor, est actuellement jugé par la Cour pénale internationale de La Haye.

Taylor est considéré comme un des principaux responsables des guerres civiles qui ont ravagé plus de dix ans durant son pays, le Libéria, et la Sierra Leone voisine, faisant au total plus de 400 000 morts. Il sera notamment poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Pour l’histoire, Charles Ghankay Taylor reste l’homme qui a déstabilisé pendant des années l’Afrique de l’Ouest, en prenant les armes contre le gouvernement de Samuel Doe, en 1989. Cinq ans auparavant, l’homme, ancien ministre, croupissait dans une prison américaine pour détournement de fonds publics.

En soulevant une rébellion armée dans son pays, à partir du territoire ivoirien, Charles Taylor cherchait à la fois à se venger du président Doe, lequel avait mis sa tête à prix, mais surtout à s’emparer du pouvoir et des mines de diamants dont regorge le pays. Il déclenche la nuit de Noël 1989, une des plus atroces guerres civiles que le continent africain ait connues. La milice de Charles Taylor s’est rendue tristement célèbre pour l’enrolement forcée d’enfants soldats drogués et sur-armés, qui se sont livrés à des excations inqualifiables sur les populations : viols, massacres, barrages de crânes et d’entrailles sur les routes, des femmes enceintes éventrées, des mutilations systématiques de civils, adultes comme enfants.

La guerre s’étant terminée à son avantage, l’ancien rebelle est élu chef de l’Etat du Liberia en 1997. Cette élection, supervisée par la communauté internationale, ne met pas fin aux souffrances des Libériens. Divers mouvements armés continuent de se battre contre Taylor, qui n’a pas réellement réussi à se transformer en homme d’Etat. C’est la plus importante des factions rebelles, baptisé Liberians United for Reconciliaton and Democracy (Lurd), soutenu par la Guinée dont c’est la base-arrière, qui finit par avoir raison de lui. En 2003, alors que les canons continuent à tonner et que Monrovia, la capitale, est sur le point de tomber, le président du Liberia accepte de démissionner en échange d’un asile politique au Nigeria. Il se jette ainsi dans la gueule du loup.

Pendant longtemps, Charles Taylor a été l’homme à abattre, le danger public numéro 1 pour les gouvernements américain, britannique, guinéen, sierra-léonais, nigérian. D’autant que son exemple avait été suivi par les Sierra-Léonais du Revolutionary United Front (RUF), sous la direction de Foday Sankoh et de Sam Bockarie, aujourd’hui décédés, qui voulaient prendre le pouvoir dans leur propre pays. Avec les deux guerres civiles, toute la sous-région a été durablement déstabilisée. Non seulement à cause des centaines de milliers de réfugiés libériens et sierra-léonais établis tant bien que mal dans les pays voisins, mais aussi à cause de l’insécurité et du développement de toutes sortes de trafics. Il s’agissait surtout de trafics d’armes et de matières premières, dont les diamants, qui ont notamment permis aux soi-disant "rebelles" de financer la guerre et de se constituer de petites fortunes.

La grande question est celle de savoir si, comme l’affirment ses accusateurs, l’ancien président du Liberia a été le parrain de la guerre civile en Sierra Leone. La réponse est à la fois simple et complexe. Oui, Charles Taylor a joué un rôle dans les événements survenus en Sierra Leone. Quand il lance sa première attaque contre son pays, en 1989, il se sert du territoire sierra-léonais. Cette première attaque ayant échoué, sa deuxième offensive part de la Côte d’Ivoire. Avant de mener sa rébellion, le seigneur de guerre libérien s’est trouvé deux parrains importants : le président libyen Muammar Kadhafi et le chef de l’Etat burkinabè Blaise Compaoré. Des appuis à la fois financiers et militaires. C’est l’époque où le dirigeant libyen est derrière tous ceux qui se disent "révolutionnaires" et veulent changer le monde. Le Liberia est un pays mal gouverné, où la faillite de l’Etat est une réalité criante. Taylor apparaît aux yeux de ses parrains comme l’homme idéal pour redresser la situation.

Les relations entre Taylor et les rebelles sierra-léonais remontent à cette période. Tout comme lui, Foday Sankoh, caporal réformé de l’armée sierra-léonaise devenu photographe avant de prendre la direction du RUF, est appuyé par Kadhafi et Compaoré. Il est parmi les 30 à 50 Sierra-Léonais qui, dès 1987, reçoivent une formation militaire à Benghazi, en Libye. Peut-être aussi au Burkina Faso. Au moment où l’insurrection se prépare, la Sierra Leone est déjà un "Etat fantôme", incapable de remplir ses prérogatives. L’armée indisciplinée, se caractérise par le non-respect de la hiérarchie. Les dirigeants du pays, à tous les niveaux, ont une seule préoccupation : se remplir les poches grâce aux revenus des diamants, la principale richesse, et garder ainsi un semblant de pouvoir. Comme l’Etat ne contrôle rien ou presque, le secteur du diamant est au centre de tous les trafics, de la contrebande, de la corruption.

Face au système en place, quelques jeunes Sierra-Léonais rêvent de changement. Ils lisent, entre autres, les livres du Martiniquais Frantz Fanon, dont l’engagement dans la guerre d’Algérie est exemplaire. Ils lisent aussi le fameux Livre vert de Kadhafi. Tous ces éléments montrent que toutes les conditions étaient déjà réunies pour une explosion en Sierra Leone. Cette explosion devait-elle nécessairement prendre le visage d’une guerre civile ? C’est difficile à dire. Mais le RUF, encouragé par ses fréquentations libyennes, burkinabè et libériennes, choisit la voie des armes pour obtenir le changement. Au début, Foday Sankoh et ses hommes se mettent au service de Charles Taylor. Et quand ils décident à leur tour de faire leur propre guerre, les Libériens sont avec eux. Selon certaines sources, il y a même des soldats burkinabè dans leurs rangs.

Sur le terrain, chacun choisit son camp. Pour la plupart des gouvernements ouest-africains, il n’est pas question de laisser Taylor l’emporter, encore moins le voir prendre Monrovia, la capitale. D’autant que, en quelques mois de combats, le chef rebelle contrôle les trois quarts du pays. Quand, en août 1990, une force multinationale, l’Economic Community of West African States Monitoring Group (Ecomog) - Groupe d’observation de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest - envoyée par la CEDEAO arrive au Liberia, elle est composée 90 % de soldats nigérians. L’objectif, non avoué, est d’aider le gouvernement de Samuel Doe à se débarrasser de Taylor et de son National Patriotic Front of Liberia (NPFL). C’est même pour cela que le président sierra-léonais Joseph Momoh envoie des troupes à l’Ecomog.

La Sierra Leone et la force de mantien de la paix de la CEDEAO au Liberia ne refuseront pas leur soutien à une faction libérienne rivale du NPFL, l’United Liberation Movement of Liberia for Democracy (Ulimo). Ce groupe va se servir du territoire sierra-léonais pour lancer des attaques contre des positions tenues par les hommes de Taylor. En mars 1992, l’Ecomog n’hésite pas à mener une offensive contre le leader du NPFL. Dans ces conditions, il est clair que Taylor appuie sans la moindre réserve ses amis du RUF en lutte contre les différents gouvernements qui vont se succéder à Freetown. Pour des raisons militaires, sans doute, mais également économiques : le RUF contrôle la région diamantifaire. C’est dans ces conditions, après avoir semé la terreur et la désolation, que le chef de la première rébellion libérienne, aidé par une chance exceptionnelle, triomphe de tous ses adversaires avant d’être élu président de la République en juillet 1997, avec 75 % des voix. Mais ses amis sierra-léonais - qu’il continue sans doute à soutenir - ont commis des atrocités inqualifiables sur des civils.

Ayant perdu le contrôle du Liberia en 2003, Taylor accepte de se placer sous la protection du Nigeria. C’est peut-être là l’ultime erreur de l’ex-seigneur de la guerre. Mal-aimé de la quasi-totalité des chefs d’Etat de la région, encombrant pour Blaise Compaoré, ennemi juré du Guinéen Lansana Conté, l’homme était pris dans un piège. Le président nigérian Olusegun Obasanjo n’avait sans doute pas oublié le lourd tribut payé par son pays aussi bien au Liberia qu’en Sierra-Leone. Dans ce dernier pays, par exemple, l’armée nigériane a perdu plus de 1 200 hommes dans la bataille de Freetown qui venait de tomber entre les mains du RUF en janvier 1999. Or Obasanjo, en dehors de la rancune de ses compatriotes, subissait des pressions de la part des Américains, qui n’ont jamais pardonné à Taylor d’avoir déclenché la guerre au Liberia avec la complicité de la Libye, leur ennemie jurée de l’époque. Sans parler de celles exercées par les Britanniques, toujours engagés aux côtés des dirigeants sierra-léonais et dont l’important engagement au sein des forces de l’ONU evoyées en Sierra Leone a été déteminant pour la fin de la guerre. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne voulaient la tête de l’ancien président libérien. Ils l’ont eue.

L’arrestation de Charles Taylor a-t-elle contribué à déstabiliser la nouvelle présidente Ellen Johnson Sirleaf ? Pour le moment, rien n’est moins sûr. Le gouvernement libérien peut compter sur la présence des soldats de l’ONU pour sécuriser le pays et la quasi-tutelle militaire du Nigeria : un officier nigérian a été nommé à la tête de la nouvelle armée libérienne. Même si cela n’est pas du goût de beaucoup de Libériens. En cédant aux pressions des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, Ellen Johnson Sirleaf espère surtout être dans les bonnes grâces de ces deux pays. Elle a besoin de leur aide pour la reconstruction du Liberia, aujourd’hui à genoux. En attendant, Charles Taylor a, lui, décidé de plaider non coupable et de ne pas assister à son procès.

La politique africaine sur Ananzie.net :

- Françafrique. Une autre politique africaine de la France est-elle possible ?

- Les Etats-Unis d’Afrique. Le sommet d’Accra accouche d’une utopie nécessaire

- Renaissance Africaine. Une critique de l’Afrocentrisme et de l’Afrocentricité.

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