De terre, de paille et de bois, le « soudanais » est d’abord remarquable pour sa « beauté d’un autre temps » (perception entachée d’une forte corruption occidentale). Il ne se laisse cependant pas enfermer dans l’imagerie muséifiant d’un passé nostalgique. De tradition rigoureusement urbaine, il témoigne d’étonnantes possibilités d’adaptation et d’actualisation, et, Djenné, Agades, Tombouctou, Gao, sont des villes rigoureusement d’aujourd’hui. Ses constructions à destination du culte musulman, là encore illustrent le mieux sa vitalité. Outre les types dominants du noyau malien, il existe en périphérie (Burkina, Nord Côte d’Ivoire, Ghana) un certain nombre de sous-styles donnant à voir des mosquées tout aussi impressionnantes. Ces « soudanais » de la périphérie, plus massifs et beaucoup plus en rondeur, expriment une influence moindre de l’islam et une interprétation libre.
Le Delta du Niger, berceau du soudanais, a offert à l’histoire deux grands styles que nous appellerons les « classiques ». Le style de Djenné dont la grande mosquée est l’ultime manifeste, et le style de Tombouctou dont la mosquée de Sankoré est une figure de proue.
Le plus grand édifice en terre du monde est de réalisation assez récente. La mosquée de Djenné a été construite après l’arrivée des français (entre 1905 et 1907) sur les ruines conservées d’une première grande mosquée (datant des alentours de 1300) détruite en 1830 par les peuls qui y jugeaient la foi chancelante. Djenné impressionne d’abord par sa stature. Erigée sur un socle surélevé, sur la place du marché, en cœur de ville, elle domine le tissu urbain. Le style djénnéen tel que la magnifie la grande mosquée, est caractéristique d’un ensemble de vibrations verticales dont les composantes s’en vont en s’amenuisant vers hauteurs.
Sankoré est l e noyau atour duquel s’est développé la mythique université de Tombouctou dont on dit qu’elle pouvait accueillir jusqu’à 25. 000 étudiant. Dans une vile où le livre disputait leur valeur au sel et à l’or qui pavait les rues, une riche et pieuse femme opta vers 1300 de faire construire un édifice à l’image de l’émulation spirituelle, intellectuelle et artistique qui y était perceptible. La mosquée subit des travaux entre 1578 et 1582, à l’initiative de l’Iman Al-Akib qui la voulait aux mêmes dimensions que la Kaaba. C’est surement à cette occasion que Sankoré acquis cette massivité caractéristique du style tombouctien. Il n’est pas exclu non plus qu’elle subit alors l’influence esthétique de la mosquée sœur de Djinguereber. Alors qu’avec ses trois tours Djenné à l’air d’avoir a tête dans les nuages, Sankoré et Djinguereber semblent s’ancrer solidement au sol et s’insérer dans le paysage. Seul le minaret très élevé (environ 15 mètres), signale de loin au voyageur qui émerge du désert Sankoré et son centre universitaire.
Dans sa monographie consacrée à l’architecture soudanaise, sergio Domian fait un résumé assez juste du plan soudanais : « La mosquée est construite sur un plan rectangulaire et se compose soit d’un bloc compact, soit de deux parties, une partie couverte et une cour ceinte d’un mur. La partie couverte contient le mur de la qibla, au centre duquel se trouvent la niche du mihrab sur la face intérieure et une tour à l’extérieur. Dans certains édifices, le mihrab est flanqué d’une seconde niche contenant un petit podium, ou minbar, que l‘iman occupe pendant la prière. (…) L’espace couvert est porté par des piliers massifs à base ronde ou rectangulaire, alignés parallèlement au mur de la qibla… ». Ce schéma fondamental est grossièrement invariant. Il en est de même pour la technique et le matériau utilisés : la mise en œuvre en banco qui est transmise en Afrique depuis de la nuit des temps. La terre, choisie selon une science de la perception unique, est malaxée, foulée du pied dans ce geste caractéristique répandue partout sur le continent. On y incorpore pour la stabiliser, de la fibre végétale (paille de mil, algues sous d’autres cieux, etc.). L’éco-béton ainsi obtenu est ensuite, dans l’acte d’exécution coulée et tassée dans des coffrages selon la technique du pisé ou moulé à la main en boules ou en briquettes (option qui est peut-être apparue avec les exigences du plan carré). Dans tout les cas les murs sont obtenus par réalisation de couches successives qu’on laisse sécher plusieurs heures ou jours suivant les latitudes. Les branches en saillies, éléments récurrents du « soudanais » servent à la fois à consolider l’édifice et d’échafaudage lors des travaux d’entretien régulier qu’exige tout bâtiment de terre.
C’est à Gao qu’on trouvera, comme le dernier témoignage du faste antique de cette ville, un des joyaux de l’architecture soudanaise. Fidèle à une tradition d’ouvrages de prestiges initiée par Kankan Moussa, et lui aussi après un pèlerinage à la Mecque en 1495, Askia Mohamed prince des Songhaï qui depuis 1468 ont pris en Afrique de l’Ouest, le relais de l’hégémonie mandingue, fit construire ce qui reste comme la plus énigmatique des mosquées de type soudanien. Le « Tombeau des Askia » (la légende dit que Askia Mohamed y fut inhumé) emprunte au minaret de Sankoré et étonne sa décoration très libre de branches en saillie, mais surtout par sa tour (culminant à 17 mètres) qui rappelle la pyramide à degrés de Saqqarah. Cette étrange parenté d’avec l’architecture égyptienne génialement affichée a pu lui valoir d’être trop hâtivement saisi comme caution à la thèse, au demeurant très sérieuse, de l’« origine nègre de la civilisation égyptienne ». Son caractère très « imposant et primitif » finit d’en faire à la fois une pièce unique inclassable et la matérialisation d’un réseau écheveau d’influences. Le commentaire de Sergio Domian : « …elle parait plus proche de l’univers animiste que du monde musulman » pose, au travers de l’Askia djira, l’épineuse question de l’évaluation des apports.
Le champ des possibles en « soudanais » est large et c’est d’un réel effort de concision qu’on retiendra : le plan quadrangulaire, la monumentalité, (d’aucuns diront la virilité), l’austérité, le désir des hauteurs comme traits principaux. Que nombre de ces caractéristiques soit du patrimoine de l’architecture classique musulmane n’est pas innocent. Il n’y a pas débat sur le fait que l’intrusion de référents artistiques d’un islam orthodoxe dans l’univers proche subsaharien a participé de l’élaboration du « soudanais ». C’est quand il s’agit de mesurer la portée de cette l’influence dans la naissance du fait soudanais, qu’apparait la difficulté de dégager une communauté d’opinion. Cette difficulté à faire une frontière aux apports, se double de celle à établir la traçabilité de l’évolution et de l’expansion du « soudanais ».
Fig. 1 et 2. La grande mosquée de Djenné
Fig. 3 et 5. La mosquée-université de Sankoré
Fig. 4. La "Askia djira".
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Le soudanais, naissance et rayonnement d’un style
Garlerie
1 à 7, photos de Stuart Redler,
8 à 13, photos de Sébastian schutyser, "Mosquées en terre du Mali" , 1998 - 2002