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Diaspora noire

Diaspora noire. Sur les traces des origines des Afrodescendants

dimanche 29 juillet 2007 | par Tshibwabwa Mua Bay

Depuis ces 30 dernières années, les « experts » de la traite négrière, s’affrontent dans une bataille de chiffres, dont les diverses estimations oscillent entre 5 et 50 millions d’Africains arrachés au continent noir par le commerce triangulaire. A quelques exceptions près, ces travaux s’intéressent peu aux origines ou à l’appartenance ethnique des Africains déportés aux Amériques.

Si nous savons approximativement de quelles zones géographiques ils ont été déracinés, il est toujours difficile de connaître leur répartition sur le continent américain, du Nord et du Sud, ainsi que la Caraïbe. Un seul bateau négrier pouvait contenir des Africains de diverses origines, car les campagnes de razzias pouvaient dévaster des villages sur un rayon équivalent à la taille de l’actuelle République démocratique du Congo. Certains convois d’esclaves traversaient jusqu’à deux pays ayant la taille de l’Angola, marchant sur des centaines de milliers de kilomètres à l’intérieur du continent, pour rejoindre les forts négriers anglais de Cape coast, de princestown au Ghana, les forts hollandais et danois de Nassau et Christianborg également au Ghana, les forts français de Gorée et de Saint-jacques en Sénégambie, les forts portugais d’Elmina au Ghana, de Benguella en Angola, de Lourenço de marques et de l’Ilha da Moçambique au Mozambique. Les négriers se contentaient, la plupart du temps de les "identifier" en les baptisant du nom de la région où ils avaient été capturés ou du nom du fort où ils avaient été « stockés » avant leur déportation vers les Amériques. Pour la plupart de ces Africains et leurs descendants, la trace des origines se perd au cœur-même du continent noir.

La dispersion des membres d’un même village ou d’une même famille, capturés ensemble lors des razzias, commençait également sur le continent à l’intérieur des forts, lors de ventes aux enchères, où les négriers européens choisissaient la « marchandise » à affréter vers les colonies. Les esclaves étaient « baptisés » ou plus exactement « débaptisés » avant leur embarcation, on leur donnait des noms chrétiens sous lesquels ils étaient enregistrés dans les registres des bateaux négriers. Pour les familles, les tribus ou les clans qui n’avaient pas été séparés lors des razzias, des ventes ou à la suite de décès au cours des trois mois de traversée de l’Atlantique à fond de cale, la dispersion intervenait dès le débarquement aux Amériques. A ce stade, la séparation des personnes de même origine, de même culture ou partageant des liens de parenté était une pratique systématique. Pour les colons qui se bousculaient sur les marchés aux esclaves, il s’agissait avant tout d’isoler les individus et de les fragiliser pour mieux les contrôler. Ces séparations systématiques servaient également à prévenir tout sentiment communautaire donc toute rébellion collective. Terrorisés par leur sort et par ce Nouveau Monde inconnu, conditionnés par la solitude et la servitude, ne pouvant plus parler leur langue, ni pratiquer leurs cultures, les esclaves perdraient ainsi tout repère.

Mais en dépit du rouleau compresseur de la condition servile et de l’ordre esclavagiste, certains groupes ont pu se reconstituer et se distinguer, à travers des pratiques culturelles diverses. Les Portugais et les Espagnols étaient connus pour être beaucoup moins "psychorigides" que les Anglais et les Français, qui exigeaient une totale assimilation culturelle de leurs esclaves. Le degré de "laxisme" des sociétés coloniales, mais surtout la capacité et les stratégies de survie des esclaves sont donc proportionnels à l’importance et à la diversité des survivances africaines que l’on peut observer à l’heure actuelle. Dans ce domaine les populations noires des pays d’Amérique latine, des îles hispaniques de la Caraïbe et surtout d’Haïti se démarquent nettement. La conservation de l’héritage africain au cœur des cultures afro-latines, à travers la langue et le folklore notamment, est à ce point remarquable que de nombreux Afro-latins continuent à perpétuer des traditions qui n’existent même plus en Afrique. Les cultes religieux en sont la meilleure illustration, car ils concentrent à eux seuls la majorité des pratiques identitaires africaines, tel que l’art culinaire, vestimentaire ou oral, qui sont sacralisés et transmis de générations en générations, alors qu’en Afrique ces mêmes cultes religieux ont été largement abandonnés au profil du christianisme et de l’Islam.

C’est à travers cette mémoire culturelle que de nombreux Afrodescendants ont retrouvé ou cru retrouver la trace de leurs origines. L’Afrique de l’ouest est considérée comme le berceau de l’ensemble des religions africaines pratiquées en Amérique latine et dans la Caraïbe. L’Umbanda, la Macumba et le Candomblé au Brésil, la Santeria à Cuba, le Vaudou à Haïti, pour ne citer que les plus connus, sont considérés comme l’héritage des peuples Yoruba, Nâgo, Fanti-Ashanti et Fon, peuples dont la majorité des Afro-américains et des Afro-caribéens se disent être descendants. L’Afrique de l’Ouest, dont les grandes civilisations et les cultures sont perçues comme puissantes, prédominantes, « évoluées » et raffinées, jouit d’une image positive dans l’imaginaire collectif et l’ancêtre « Yoruba » est l’objet d’une véritable mythologie.

Cette mythologie des origines a notamment été alimentée par des historiens latino-américains, qui dans leur célébration du « Métissage », n’ont pas hésité à dire et à redire que leurs pays avaient reçu les meilleurs éléments "génétiques" et culturels de l’Afrique. C’est notamment le cas du célèbre sociologue brésilien Gilberto Freyre qui a répandu la thèse selon laquelle la majorité des esclaves déportés au Brésil était originaire de l’Afrique de l’ouest, et que ces derniers, "apport noble" au métissage brésilien, étaient génétiquement et culturellement supérieurs à ceux provenant de l’Afrique centrale. Il désignait essentiellement les esclaves Mina, originaires de la côte située entre le Ghana et le Bénin, et dont l’influence culturelle aurait été capitale dans le Nordeste brésilien au 18ième siècle. Il les décrivait comme alphabétisés, mahométans, communautaristes, farouches, créatifs, sophistiqués et d’une grande beauté physique, alors qu’il considérait les esclaves du Congo ou de l’Angola comme issus de civilisations « inférieures » techniquement et spirituellement, et leur reprochait surtout des traits « négroïdes » trop prononcés.

Si le prestige des groupes ethniques de l’Ouest africain, qu’ils soient d’origine ou recomposés, reste aussi vivace dans les religions et l’imaginaire afro-américain ou afro-caribéen, c’est probablement qu’ils ont joui d’un rayonnement et d’une réelle prédominance culturels sur les autres groupes. Or prédominance culturelle ne signifie pas prédominance démographique. L’histoire globale de la traite négrière, ainsi que les archives qui l’accompagnent, montrent que la très grande majorité des Africains déportés aux Amériques, soit les ⅔, était originaire de l’Afrique centrale. Les flux et l’intensité de la traite négrière diffèrent selon les époques, et certaines zones géographiques ont été ponctionnées plus que d’autres selon les périodes. Mais il ne fait plus de doute qu’au total, le Congo et l’Angola ont payé le plus lourd tribut au trafic négrier. On estime qu’entre 1486 et 1641, 1 389 000 esclaves furent embarqués de la seule Angola et que près de 13 250 000 Africains sont partis de la seule région du Congo en 3 siècles et demi de traite

Bien entendu, les populations africaines présentes dans les colonies n’étaient pas homogènes, car elles se formaient par vagues successives, en fonction de la nationalité des colons et des rivalités entre européens pour la possession des territoires du Nouveau Monde. La plupart des îles de la Caraïbe ont « changé de main » au moins deux fois durant la période coloniale, passant tour à tour aux mains des Hollandais, des Espagnols, des Anglais ou des Portugais. Chaque nation, compagnie ou négociant européens, possédait sont propre réseau dans le trafic négrier, dont les « arrivages » dépendaient également des zones de l’Afrique où le commerce était le plus facile, le rapide ou le plus fructueux. Les zones de captures d’esclaves étaient donc mouvantes, et avec elles l’origine des esclaves africains. Les esclaves africains d’une même colonie pouvaient donc être d’origines et de cultures différentes, mais provenir de la même région ou de la même aire géographique.

Durant les premières décennies de la traite négrière, les Européens étaient en majorité concentrés sur les côtes de l’Afrique de l’Ouest, plus proche géographiquement du continent européen. Les premières déportations de masse partirent de la région comprise entre la Sierra léone, le Libéria, le Nigeria, le Ghana, et le Bénin. La majorité des cargaisons d’esclaves de l’Afrique de l’Ouest de la première moitié du 15ième siècle était destinée au continent Nord américain, les Etats-Unis, et aux nouvelles colonies (donc les plus anciennes chronologiquement) d’Amérique latine et de la Caraïbe, le Nordeste Brésilien et les premières îles des Antilles occupées au 15ième siècle. Les Etats-Unis cesseront d’avoir recours au trafic négrier, de manière systématique, dès la fin du 18ième siècle, préférant développer l’esclavage, c’est-à-dire la « reproduction naturelle » des esclaves. Ce qui explique que l’origine ouest africaine est effectivement prédominante dans l’ascendance des Afro-américains. Une étude sur la composition ethnique de l’élément servile de la Louisiane entre 1720 et 1810 a pu dénombrer 202 esclaves originaires de l’Afrique de L’ouest (Sénégambie, Sierra Leone, Ghana, côte du Bénin et côte du Biafra), 102 esclaves originaires de l’Afrique centrale et 120 esclaves africains d’origines inconnues. L’île d’Haïti s’étant affranchi du joug esclavagiste en 1804, les Africains de l’Ouest étaient encore très nombreux au sein de la population esclave, ce qui explique la prédominance de leur influence dans la culturelle haïtienne d’aujourd’hui.

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Les Afrodescendants de la Caraïbe et de l’Amérique Latine doivent la prédominance de l’ascendance centre africaine à la poursuite du trafic négrier jusqu’à la toute fin du 19ième siècle. Or, entre le 18ième et le 19ième siècle, la traite négrière s’est principalement concentrée sur l’Afrique centrale. Du seul point de vue démographique donc, les Africains originaires des territoires compris entre les frontières actuelles du Cameroun, de la République centrafricaine, du Gabon, du Congo Brazzaville, de l’Angola et de la République démocratique du Congo, étaient de loin les plus nombreux sur le continent américain et la Caraïbe. C’est notamment le cas au Brésil où la population esclave de la ville de Rio de Janeiro comptait au 19ième siècle plus de 40% d’Africains du Centre ( Cabinda, Congo, Monjola, Angola, Cassange, Rebola, Benguella) contre 30% issus de l’Afrique orientale ( Inhamue, Moçambique ) et tout juste 20% issus de l’Afrique occidentale ( Mina, Calabar).

Une fois ces généralités posées un grand travail de recherche reste à faire pour déterminer plus précisément, si ce n’est la généalogie des Afrodescendants, du moins l’origine et la provenance des esclaves Africains déportés à travers le trafic négrier. Contrairement à la légende, de nombreuses sources existantes peuvent permettre de retrouver ces traces. En premier lieu, les registres des bateaux négriers qui contiennent des détails surprenant sur les esclaves capturés. D’une part ces registres brouillent les pistes ou ne donnent qu’une indication approximative sur l’origine des esclaves, mais d’autres part, y sont consignés toutes les caractéristiques physiques des dits esclaves. Dans un souci de description de leurs « marchandises », certains négriers ont notés tous les traits physiques des esclaves qu’ils avaient achetés, ils ont même été jusqu’à dessiner leurs scarifications, leurs coiffures, leurs dentitions, etc. Ces détails, anodins pour eux, sont autant d’indices culturels qui permettraient de remonter la route de l’esclave en faisant un travail comparatif avec les vestiges culturels de l’Afrique actuelle ou avec ds documents ethnographiques du 20ième siècle. Les pistes sont nombreuses, il ne tient qu’à nous de les exploiter afin de reconstituer notre Histoire.

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Yarrow-Mamout, affranchi né en Afrique vers 1730. Georgetown

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