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Dis-moi quel est ton nom et je te dirai qui nous sommes...

Le patronyme africain. Dis-moi quel est ton nom et je te dirai qui nous sommes...

mercredi 9 juillet 2008 | par Mbépongo Dédy Bilamba

Séraphine, Anatole, Germaine ou Rigobert… Quel est le point commun entre tous ces prénoms ?… alors ?… vous ne voyez pas ? Eh bien, il y a sûrement plus de gens qui les portent au fin fond des villages africains qu’en France… Et alors ? Non, non, rien… enfin… votre serviteur se demandait juste si à Marly-Gaumont, par exemple, il y avait beaucoup de blancs qui s’appelaient Akpoué, Idriss, Kuma ou Malaïka…

Tiens une nouvelle devinette… Quel est le point commun entre Garrett. A. Morgan, l’inventeur du masque à Gaz, David N. Crosthwait Jr, l’inventeur du thermostat, et Thomas Elkins, l’inventeur du système de réfrigération ? Ils sont tous Noirs… mais bon ça ne se voit pas. Dommage, car beaucoup de Noirs sombrent facilement dans le défaitisme, voir le fatalisme, par manque d’exemples, de repères auxquels s’identifier. Il existe bien quelques contemporains illustres, dont on pourrait s’inspirer comme le docteur Cheick Modibo Diarra, navigateur interplanétaire à la NASA d’origine malienne, qui a guidé entre autres la sonde Pathfinder vers Mars.

Mais c’est une exception et cette exception pose tout de même quelques questions. Comme nous le savons tous, la définition et la compréhension de son identité propre sont primordiales pour la construction de chaque individu et d’un groupe dans sa globalité. Comme tout orphelin qui recherche inlassablement sa famille, chacun a besoin de connaître son origine pour mieux saisir sa place dans la société et mieux préparer celle qu’y occuperont ses enfants.

Il suffit de regarder la quête identitaire des Afro-américains qui, conscients de l’origine « esclavagiste » de leurs noms, se sont pour la plupart recréé un patrimoine patronymique d’origine ou d’inspiration africaine. Des prénoms (surtout féminin) comme Chinékwa, Keisha, kalisha, Latoya ou Beyoncé sont désormais monnaie courante. A l’origine, la culture Hip Hop pour se constituer avait puisé dans le patrimoine culturel africain en créant la « Zulu Nation » et son grand chef phonographique s’était nommé « Africa Bambataa ».

L’identité est une chose que l’on découvre, que l’on acquiert, que l’on cultive et que l’on nomme. Le nom et le prénom sont des éléments essentiels de l’identité d’un individu, ils lui donnent sa place dans le groupe auquel il appartient. On peut donc considérer le nom comme la carte de visite de tout un chacun. Un « GPS patronymique » qui permet de retrouver, d’être retrouvé, de « garder le contact » avec ses racines et les valoriser.

Dans les cultures africaines la transmission de l’héritage culturel (des valeurs, de l’histoire, des codes,) se fait principalement par l’oral, et ce à travers différents éléments complexes basés sur la socialisation. Les chants, les fables, les contes, les légendes ou les danses, sont autant de vecteurs qui transmettent la culture.

Les noms et prénoms africains recèlent une grande partie de cet héritage. Comme les fables de Lafontaine enseignés dès l’école primaire qui permettent aux enfants français de forger leur identité française, comme l’hymne nationale américaine qui permet aux Américains de s’enorgueillir de leur identité américaine dès le plus bas âge, les noms et prénoms africains transmettent des messages forts, qui nous accompagnent où que nous soyons, à toutes les époques et peu importe notre situation.

Le nom nous lie à un lieu, à un événement, il nous situe dans une lignée, une filiation, il raconte notre histoire personnelle ou celle de notre famille, il renferme les espoirs de nos parents, leurs valeurs ou celles de la société, il nous indique notre place dans le monde. Pour le comprendre, je n’ai pas eu besoin d’aller bien loin, un simple coup de fil à mes amis et voici un aspect quasi méconnu, mais ô combien précieux de nos cultures, dévoilé.

Premier coup de fil à Mlle Tshibwabwa Mua Bay, qui n’est autre que notre rédactrice en chef… Je me disais qu’un nom à rallonge comme ça avait bien une histoire en 5 tomes à raconter… Et cette histoire, la voici :

En langue Luba (région du Kasaï, en RDC) Tshibwabwa Mua Bay signifie « Tshibwabwa la mère de Mbay ». Explication : L’arrière-grand-mère de celle-ci, qui s’appelait donc Tshibwabwa, connaissait de grandes difficultés à enfanter. Elle finit par avoir un seul et unique enfant, un garçon, qu’elle appela « Mbaya » ou « Mbay » , selon la prononciation. Celui-ci, prédit à ses fils que tous les aînés de leurs enfants seraient des filles et qu’elles devraient toutes, sans exception, s’appeler Tshibwabwa, en y ajoutant Mua (qui signifie : « la mère de ») et Mbay, qui était son propre nom. Et c’est ce qui se produisit, les 5 fils de Mbay eurent des filles aînées qu’ils appelèrent Tshibwabwa. Mbay souhaitait donc rendre hommage à sa mère qui avait tant souffert pour enfanter, mais surtout transmettre le nom de cette dernière et de sa lignée, qui avait failli s’éteindre avec elle.

Wooow… je suis fasciné par cette histoire… Elle me montre de quelle manière un simple nom peut porter et transmettre une histoire familiale.

Je décide d’en parler à mon amie Ivoirienne Aman, que j’appelle aussitôt pour connaître l’histoire de son nom et pour avoir des exemples de noms africains… Elle se rappelle qu’elle connaît une histoire similaire pour le prénom Caheu, qui signifie « décharge à ordure », mais sur le coup, elle a un trou de mémoire. « Décharge à ordure » ??? pauvre petit…. Bref, un coup de fil à son frère à Abidjan, et le mystère est élucidé : La mère de Caheu enchaînait les fausses couches. Elle était très belle et tout le monde lui prédisait qu’elle aurait un magnifique bébé, et tout le monde attendait de le voir pour l’admirer (ou le critiquer). La jeune femme se dit que c’était toute cette attention qui attirait le mauvais oeil sur ses grossesses. Elle décida donc d’appeler l’enfant de sa prochaine grossesse Caheu, « décharge à ordure », afin de ne plus attirer l’attention, la jalousie ou la convoitise sur son enfant, afin de le protéger… et il finit par naître. Les enfants qui portent ce prénom sont l’illustration de l’importance de l’humilité et de la discrétion.

Et voici de quelle manière un simple nom peut raconter l’histoire d’un individu, les circonstances de sa naissance…

D’autres exemples : Au Bénin (région de Dassazoumê ), le prénom Foumlayo signifie « Donne moi la paix, la joie ». Un prénom comme Lombé en langue Mutétéla (RDC) signifie « Le flambeau », et indique à son détenteur la dignité qu’il doit manifester en toutes circonstances. Dans toute l’Afrique, les jumeaux ont un nom qui les attend fièrement. Au Mali nous avons Awa et Adama , en langue Mushilélé (RDC) nous avons Imboyo et Ihaku. Au Bénin, les jumeaux mixtes s’appellent Toto et Essi, les jumelles s’appellent, Iguésé et Igué, les jumeaux s’appellent Essi et Essé. Le nom Kabumbayi Lwendu Kalwena Pwenlu signifie en langue Luba « Mon fils qui marche avec une élégance inimitable », Le prénom Malien Mory signifie « Le sage » ou « celui qui connaît », en lingala le le prénom Matondo signifie « gratitude », en Soninké, Assiréni signifie « Elle est belle », etc.

En une seule soirée et au prix d’un hors forfait, j’ai pu voyager à travers le culturelle africaine, me cultiver et saisir son essence, sa symbolique et sa richesse. Nous pourrions en citer à foison mais avançons dans le sujet.

La tendance actuelle veut que cet héritage disparaisse « gentiment » dans un processus d’acculturation, d’assimilation et de métissage à sens unique, imposés poliment par une rhétorique quelque peu aliénante… Rhétorique qui martèle des idées comme : « Changer de prénom ou donner à ses enfants des prénoms catholiques ou américains pour qu’ils aient une meilleure chance de s’insérer dans la société occidentale », par exemple…

Cette affirmation n’est pas une attaque gratuite envers des parents, qui, en leur âme et conscience pensent rendre service à leurs enfants en leur donnant des noms plus "modernes", plus "tendances", en bref, plus "adaptés"… Mais, il faut également avoir conscience qu’il s’agit ni plus ni moins, de l’abandon (conscient ou inconscient) de notre héritage culturel.

Ça n’a l’air de rien… Et certains diront qu’il ne s’agit que de prénoms et qu’ils n’enlèvent rien à l’intégrité et la santé mentale de l’individu ou de sa communauté. Mais il suffit d’ouvrir les yeux quelques secondes, pour se rendre compte que dégât, il y a :

- Rupture dans le mode de transmission filiale « ancestrale » : en effaçant l’héritage de nos ancêtres, ce sont nos ancêtres aux-mêmes que nous effaçons de l’Histoire
- Perte du lien culturel : Si je ne porte plus le même nom que mes oncles, cousins,grands-parents ou tout simplement les habitants de mon pays d’origine, que nous reste t’il en commun ?
- Perte du lien avec les membres de la diaspora (caraïbe et Amérique)
- Perte du sens dans nos patronymes
- Perte de la langue et des accents
- Prolongement de l’idéologie coloniale

On l’a vu, chez nous le nom est fort de sens. Il en va de même chez les Occidentaux. Les noms et prénoms servent souvent à déchiffrer les codes socio-culturels. Le nom dit souvent le statut social et la classe d’origine des individus. En France, l’histoire glorieuse ou moins glorieuse, l’orgueil culturel, l’idée même de « Nation française » sont portés par des « grands noms ». Des noms de société comme Edouard LECLERC ou André CITROËN, font la fierté de la France et son inscrit au patrimoine national. Les pays dominants ou émergents comme la Chine ou l’Inde, puisent leur volonté et leur ambition dans leur identité et leur héritage, qu’ils ne manquent jamais de valoriser et qui constituent un véritable moteur d’autodétermination.

Alors que chez les Africains et les Noirs en général, c’est le mécanisme inverse qui est à l’œuvre. Beaucoup d’entre-nous choisissent des prénoms occidentaux pour leurs enfants dans le but (avoué ou non) d’effacer le lien entre leur enfant et leurs origines, perçues comme négatives ou « régressives ». Cela étant dit, permettez moi de faire une petite piqûre de rappel (qui n’ira pas plus loin que le milieu du 20ième siècle), afin de remettre les choses dans leur contexte.

Chronologie de la disparition des patronymes africains :

1. L’islamisation et la christianisation : pour avoir « le droit » de prier le Dieu de l’envahisseur (car c’était bien le cas) il nous a fallut renoncer à nos noms.

2. La colonisation : pour accéder à l’instruction, au travail, à la citoyenneté ou tout simplement pour être reconnu comme un être humain « dans son propre pays », il nous a fallu renoncer à nos noms.

3. L’intégration (méthode d’assimilation à la française) : pour avoir le droit d’intégrer le monde du travail nous devons une fois de plus renoncer à nos noms.

Toutes ces idéologies et politiques ont eu des résultats horriblement efficaces sur l’aliénation des individus. Des idéologies et une aliénation que nous prolongeons et perpétuons sans état d’âme, et auxquelles nous donnons raison au final. Car en donnant à nos enfants les noms des occidentaux nous affirmons, nous témoignons jusque dans notre propre identité, de leur supériorité, de leur domination et de notre soumission…

Donc quand en Afrique du sud, quand un enfant s’appelle Savuka , ce qui signifie « Le réveil » en Swahili, il est l’illustration d’un instinct de survie assez rare chez le peuple noir… mais bon Loïc, John ou Mattéo, c’est mignon aussi…

Valorisation, estime de soi et réveil.Chaque nation dominante (notamment dans l’hémisphère Nord) valorise son identité. Que ce soit sur le calendrier ou dans le métro, ces sociétés marquent « dans le dure » leur grandeur en rendant hommage à leurs aïeux. S’il venait à un petit français l’envie de douter de la grandeur passée et actuelle de son pays, il n’aurait qu’à prendre le métro et voir que l’héritage légué par des Guy Moquet, des Pasteur ou des Charles de Gaules est absolument partout. Pas de soucis à se faire non plus pour la conservation de son patrimoine patronymique puisque les « bons noirs » lui gardent bien au frais… enfin au chaud, des noms comme Séraphin, Hermane, Barnabé ou Célestine. Idem pour le Magreb.

Généalogie et lien social. La diaspora noire est dispersée dans le monde et semble ne pas se voir, ni se comprendre. Elle a donc un besoin crucial que l’Afrique, la matrice, l’aide à retrouver la trace de ses origines et à reconstruire son identité. Mais comment cela pourrait-il être possible si demain tous les Africains s’appellent Brandon, Ashley, Charlène ou Steven ? C’est carrément le monde à l’envers…

Un patronyme africain est un gage de mémoire et de lien culturel pour nos enfants. Bien qu’on se moque de lui dans les cours d’école, le petit Kunuku sera fier de savoir qu’il est le lien entre tous, car son prénom signifie « Chacun d’entre nous » en langue Dafa.

Pour conclure, nous pouvons comparer notre héritage patronymique à un message subliminale, que nos aïeux ont gravé (bien avant nos naissances) dans ce qui nous caractérise nous décrit, nous positionne, nous révèle… notre nom.

Votre serviteur, Mbépongo Kékémba, Bukélé Niakala Dédy Bilamba

P.S : A la demande générale, voici 2 liens qui devraient permettre à chacun de faire quelques recherches et approfondir ses connaissances sur les patronymes africains. Si vous connaissez d’autres références (livres, sites Internet, etc.), n’hésitez pas à les faire partager sur le forum.

Prénoms filles

http://meilleursprenoms.com/site/PrenomsAilleurs/Africains/AfricainsFilles.htm

Prénoms garçons

http://meilleursprenoms.com/site/PrenomsAilleurs/Africains/AfricainsFilles.htm

Du même auteur :

- Baraka – Le rêve Africain

- L’amour a ses raisons que nos parents ne connaissent pas ?

- Les Noirs au bureau, une comédie tragique !

- Les parents noirs viennent de Mars et leurs enfants de Jupiter…

- Vous avez ça dans le sang… Quand les clichés croisent le déterminisme social

- Black Music, White Business…Chap 1. La culture du No Risk

- Black Music. White Business… Chap 2. Comment ça marche les Blackeries ?

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    1er juin 23:44, par 出会い
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    28 mai 22:35, par 出会い
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