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Education nationale et racisme institutionnel

Education nationale. La suppression de la carte scolaire ou l’arbre qui cache le racisme institutionnel

mardi 15 juillet 2008 | par Marilyne Bella & Tshibwabwa Mua Bay

Faut-il maintenir la carte scolaire, la réaménager ou la supprimer ? Telle était la grande question posée avant les élections présidentielles de mai 2007. Depuis, la question ne se pose plus puisque le nouveau ministre de l’Education Nationale Monsieur Xavier DARCOS a annoncé le 26 mai, que dès la rentrée scolaire 2007 / 2008, la carte scolaire commencerait à être supprimée pour être remplacée par de nouveaux instruments de "mixité sociale"

La carte scolaire en question. Créée en 1963 pour planifier les ouvertures et fermetures de classes, la répartition des enseignants et favoriser la mixité sociale, la carte scolaire détermine la répartition des élèves en secteurs d’affectation. Dès lors, chaque élève du primaire au lycée doit s’inscrire dans l’établissement de son secteur, c’est-à-dire dans l’établissement correspondant à son lieu de résidence. Mais aujourd’hui la réalité est toute autre. Avec l’immigration, les zones « ghettos » se sont multipliées au point qu’on ne peut plus parler de mixité sociale, les élèves issus des quartiers populaires et défavorisés, Noirs pour la plupart, n’ayant pas accès aux établissements des quartiers les plus favorisés, qui bénéficient d’un meilleur enseignement.

Soutenue par le président Nicolas SARKOZY et son adversaire aux présidentielles, Madame Ségolène ROYAL, la suppression de la carte scolaire apparaît comme « la » solution. Mais l’est-elle vraiment ou ouvre-t-elle la porte à l’élitisme et à une discrimination encore plus marquée que celle qui existe déjà ? En matière d’éducation, il n’est pas très facile de parler de discrimination, les faits n’étant pas toujours très évidents, et surtout, tabous. Du racisme à l’école de la République et des Droits de l’Homme ? Vous n’êtes pas sérieux ? Pourtant ils existent puisque selon l’étude réalisée par TNS-SOFRES pour le CRAN, en janvier 2007, 7% des noirs de plus de 18 ans ayant subi des discriminations, en ont été victimes à l’école ou à l’université. En 1981, pour contrer les méfaits de la carte scolaire, le ministre de l’Education Nationale de l’époque, Monsieur Alain SAVARY, propose de créer des zones d’éducation prioritaires appelées « ZEP », dans les quartiers où l’échec scolaire est le plus élevé, sur le principe de l’égalité des chances. Ainsi plusieurs établissements seront créés dans ces quartiers, dont une grande partie en Ile-de-France où vit la plupart des populations issues de l’immigration, et surtout la majorité de la population noire. Ce qui est le cas d’un établissement sur deux en Seine Saint-Denis, et un sur trois dans l’Académie de Créteil.

Mais au lieu de favoriser l’égalité des chances, ces établissements vont au contraire limiter leurs perspectives d’avenir et les enfermer dans la stigmatisation et les clichés liés à leurs lieux de résidence, montrés du doigt par les médias et les politiques. Nombreux sont les étudiants qui se voient refuser l’accès aux grandes écoles ou aux filières élitistes, car bien qu’ils aient le diplôme et la moyenne nécessaires, leur école est située en ZEP. Or, qui dit ZEP dit banlieue, cité, ghetto, violence, délinquance et….échec scolaire. Je me souviens encore de ma première année universitaire à l’IUT de Cergy Saint-Christophe en 2000, il y avait très peu d’étudiants noirs, nous étions 7 étudiants ( deux noirs et cinq maghrébins ) venant du lycée Romain Rolland à Argenteuil…Oups ! Argenteuil est souvent présentée comme une ville où règne la violence, donc nous faisions office de « racailles ». Résultat : l’année suivante, je me suis inscrite à l’université Paris 8 à Saint-Denis et quatre autres de mes camarades ont eux aussi changé d’orientation, découragés et déçus par l’intolérance et l’élitisme de certains.

Que font les politiques contre ça ? Rien, elles continuent de soutenir l’action des zones prioritaires d’éducation en disant qu’elles sont nécessaires et permettent aux établissements en difficulté d’avoir des moyens supplémentaires notamment en matière d’enseignants ( primes données aux enseignants venant en zone ZEP ). Mais l’échec scolaire est-il moindre dans ces établissements ? Rien n’est moins sûr et c’est ce que montre une étude réalisée par l’Insee, portant sur la période 1982-1992, et qui révèle que cela n’a eu aucun effet significatif sur la réussite des élèves. En 2005, le taux de réussite au Brevet des Collèges dans les ZEP était de 67% contre 79% au niveau national. Comme un aveu d’échec, de plus en plus de grandes écoles mettent en place des quotas pour accueillir des élèves issus de ZEP. Ainsi on se souvient en 2001 de la mise en place, par Sciences-Po, des Conventions Education Prioritaire pour permettre à ces mêmes étudiants d’accéder à leur établissement.

Aujourd’hui on voudrait nous faire croire que la suppression de la carte scolaire qui devrait conduire à la disparition des ZEP, est la meilleure solution pour nous et pour nos enfants. Mais même si les parents et les élèves sont désormais libres de choisir leur établissement, le directeur de ce même établissement est lui aussi libre de choisir ses étudiants. Donc comment faire pour éviter qu’un proviseur trop élististe qui ne veut que les meilleurs élèves dans son établissement, que ceux venant de quartiers les plus favorisés, afin que son établissement soit classé, refuse systématiquement les élèves issus de milieux plus populaires ? Comment faire face à un directeur raciste ? Comment contrôler qu’aucune discrimination ne sera faite entre deux étudiants ayant les mêmes notes, les mêmes appréciations, mais qui s’appellent respectivement Charles-Henri et Mamadou ? Comment être sûr que toutes les familles ne vont pas se précipiter vers le meilleur établissement ? Est-ce que les élèves issus de milieux favorisés accepteront d’intégrer des établissements anciennement situés en ZEP ? Bien que le gouvernement ait établi un certain nombre de critères de choix au cas où un établissement serait trop sollicité, notamment des critères sociaux basés sur l’obtention d’une bourse ou d’autres en terme de proximité par rapport à l’établissement, il ne s’est pas encore positionné par rapport aux questions pré-posées. Monsieur DARCOS annonce de « nouveaux instruments de mixité sociale » mais lesquels ?

Pour ma part, la suppression de la carte scolaire est dans une certaine mesure une bonne chose puisqu’elle permet aux jeunes issus de l’immigration d’accéder à des établissements proposant de meilleurs enseignements, de meilleurs programmes, et ainsi augmenter leurs chances de réussir leurs études mais aussi leur entrée dans la vie active. Cependant, leur choix reste subordonné à celui de l’établissement et c’est pourquoi la suppression de la carte scolaire ne peut pas être la seule solution pour lutter contre la discrimination au sein de l’Education Nationale. Certains pensent qu’imposer des quotas aux établissements scolaires serait une meilleure solution, mais cela reviendrait à faire de la discrimination positive, qui risquerait de créer des conflits entre les populations favorisées et défavorisées, comme c’est le cas dans certains états des Etats-Unis.

Mais ne faudrait-il donc pas d’abord commencer par changer les mentalités ?

l’Education nationale, berceau du racisme institutionnel. Des voitures qui brûlent, des émeutes, des pierres et des bouteilles qui fusent et se brisent sur des boucliers de verre et des matraques, un climat de guerre civile, et ses tranchées de jeunes et CRS encagoulés. On est en novembre 2005 et la « banlieue », véritable état dans l’Etat, fait la Une de tous les médias. Politiciens, sociologues, éducateurs et jeunes promoteurs exemplaires de l’ascenseur social, se succèdent sur les plateaux télé pour conjecturer sur « les pannes » de l’intégration à la française et s’autosatisfaire des idéaux de la République. Ils expliquent ce que tout le monde sait et éludent ce que personne ne veut entendre, ne veut admettre. Des conflits « ethniques » ? Du racisme ? Des discriminations ? Chez nous en France ? Jamais !

On nous concède toutefois qu’il y aurait un problème avec « les jeunes issus de l’immigration », on sous-entend que « certains policiers » exerceraient sur eux des contrôles d’identité « abusifs », leur administreraient quelques claques pour qu’ils restent sagement menottés au radiateur. Des « broutilles », s’indignent les syndicats de policiers. « Tout ça pour ça ? », semblent s’interroger les hommes politiques. « Le racisme c’est juste une affaire entre jeunes allumés, accessoirement révoltés, et flics un peu trop zélés », concluent succinctement les médias. Mais il aura tout de même fallu qu’un enfant meure électrocuté pour que les médias daignent nous rappeler, même de manière sélective, ses discriminations, qui pourrissent le quotidien des jeunes de banlieues au teint un peu trop « coloré ». A croire que si ils ne brûlaient pas quelques voitures de temps en temps, s’ils n’avaient pas mis la banlieue à feu et à sang, nous n’aurions pas eu vent des dites discriminations. Il faut du sensationnel pour deviner, entr’apercevoir le racisme larvé de la société française. Il faut casser du CRS ou du prof pour avoir le droit de crier sa colère à la télé. Une colère par ailleurs incomprise et stigmatisée, pour la peine. Une violence présentée comme démesurée, voir gratuite, de laquelle on peut aisément se distancier. Dénigrer les effets, pour mieux occulter les causes. Ce racisme-là et cette colère-là sont trop exceptionnels, trop extrêmes, trop spectaculaires, pour être vrais.

Mais que dire des discriminations raciales les plus courantes, les plus subtiles aussi, volontiers paternalistes et bien-pensantes ? Les discriminations reconnues à mots couverts, au logement, à l’emploi ? Mais surtout celles que subissent des dizaines de milliers de jeunes écoliers, lycéens, collégiens noirs, français ou immigrés, dans le secret du bureau de leur conseiller (ère) d’orientation, et que vous ne verrez jamais au 20H de France 2 ni de TF1 ? Vous verrez des profs agressés par des élèves ou leurs parents, vous verrez des enseignants courageux prendre en main des hordes de sauvageons sans foi ni loi, on vous parlera racket et guérillas entre bandes. Mais ça : « vous êtes des bons à riens, vous servez à rien, on se demande ce que vous venez faire à l’école », « Je suis pas un perroquet, je suis pas là pour vous expliquer quoi que ce soi », « si tu es là c’est parce que tu à l’intelligence d’une grosse vache endormie », « je te connais, tu n’as pas les capacités pour faire des études, tu ne réussira pas à cet examen, alors pourquoi es-tu venu le passer ? Rentre chez toi. ». Ça, vous ne l’entendrez pas. Vous n’entendrez jamais parler non plus de tout ce système "d’écrémage", qui vise à orienter presque systématiquement les élèves Noirs et Arabes vers les filières professionnelles. L’Education nationale à la française ou comment l’exclusion sociale commence au sein même de l’institution qui est sensée garantir l’égalité des chances à tous.

Elle s’appelle Ngalula Windila, vient de la République démocratique du Congo, à 22 ans elle vient d’être admise dans une école de commerce prestigieuse, après avoir obtenu sa licence de sociologie à l’université d’Evry, et elle a dû se battre pour faire des études. Elle a dû tirer un trait sur 4 années de bac pro débilisant, imposées par ses enseignants. Elle a dû surmonter seule un lavage de cerveau intensif du corps enseignant sur ses « incapacités intellectuelles »

Témoignage

Quel est ton parcours scolaire ? j’ai effectué un BEP vente action marchande, un BAC pro Service puis 2 ans à l’université dans la filière AES.

A quel moment tes enseignants ont-ils commencé à te parler de faire un bac professionnel ? Et quels ont été leurs arguments ? En 3éme, au collège, leurs arguments étais que je n’avais pas le « profil » pour faire de longues études et que je n’avais pas les capacités ni le « profil » pour faire une seconde générale.

Quel type d’élèves les enseignants orientaient-ils vers un bac pro ? Les élèves qui avais des petites difficultés et les étrangers en général

Mais n’était-ce pas lié à leurs mauvaises notes ou à leurs moyennes trop faibles ? Pour certaines personnes c’était effectivement lié à leurs mauvaises notes, mais pour d’autres qui avaient juste de petites lacunes, les profs n’ont jamais vraiment pris le temps de se pencher sur leurs cas, les aider à s’améliorer, leur sort était réglé d’office.

Qu’est-ce que les enseignants disaient aux parents de ces élèves ? Que leurs enfants étaient de très mauvais élèves et qu’il était préférable pour eux d’aller en bac pro afin d’entrer directement dans le monde du travail, parce que la seconde générale serait trop dure pour eux. Je me souviens de ma copine Hawa, sa mère avait été convoquée dans le bureau du principal et elle ne comprenait pas le français. Ils ont fait venir un traducteur, ils ont dit des choses tellement méchantes que la mère de hawa s’est mise a lui taper dessus dans le bureau du directeur.

Comment s’est passé l’enseignement en Bac professionnel ? On vous fait bien comprendre que vous ne valez rien parce que vous faites un BAC PRO, les professeurs sont très méprisants et font en sorte qu’après le BAC PRO, la poursuite des études soit inutile voir insurmontable pour nous.

As-tu été témoin de comportements racistes de la part de tes enseignants ou de ton établissement ? La première année de BEP, nous étions 22 élèves et le hasard a fait que nous soyont 11 étrangers, Noirs et Arabes, et 11 Français. Pour une raison absurde, les 11 étrangers se sont fait exclure 1 semaine des cours, parce que soit disant nous parlions trop en classe et que nous étions un mauvais exemple pour les élèves Français qui faisaient pourtant autant de tapage que les autres, et commettaient même plus d’incivilités que certains des élèves exclus et qui n’avaient pourtant rien à se reprocher.

D’après toi, est-ce que le fait d’orienter systématiquement les élèves noirs et arabes vers des filières professionnelles est dû à quelques enseignants isolés ou est-ce le fait de tout un système ? Je pense malheureusement que ce ne sont pas des cas isolés, ce sont les profs qui tiennent notre avenir scolaire entre leurs mains. Si un enseignant mets une mauvaise appréciation sur votre dossier, il est impossible pour vous d’obtenir le BTS souhaité par la suite, car lors de l’étude de votre dossier ce n’est pas votre note qu’on va regarder, mais les appréciations du professeur. Ce qui signifie que vous pouvez avoir les meilleures notes du monde, si un prof ne peut pas vous voir en peinture ou qu’il a des préjugés, votre parcours scolaire s’arrête là.

Pourquoi as-tu choisi de persévérer malgré tout dans les études ? Est-ce que ça a été facile de t’inscrire à l’université ? J’ai persévéré parce qu’avec un Bac pro on ne peut rien faire dans le monde où nous vivons. Aujourd’hui, pour avoir un bon travail, il faut avoir au minimum un BaC+2. Mon inscription a été très facile contrairement a ce que je pensais. J’ai beaucoup hésité à cause de tout ce que mes prof m’avaient dis, à savoir que je ne pourrais jamais être admise à l’université. En réalité, il ne regarde même pas quel genre de BAC vous avez fait.

Comment se sont passées tes premières années à la fac, après 4 années de bac professionnel ? Je n’ai jamais autant lutté pour être au niveau. On ne m’avait jamais parlé de personne comme Weber ou Marx auparavant. J’ai dû travailler deux fois plus que les élèves qui venaient de Bac générale et les enseignants me disaient souvent que le BAC pro n’était pas du tout adapté pour poursuivre des études universitaires.

Comment décrirais-tu ton expérience scolaire en France ? Durant la première partie de mes études, j’ai malheureusement fais ce qu’on me conseillait de faire et pas ce que j’aurais voulu faire. Maintenant je fais ce que j’aime et je prends du plaisir dans ce que je fais.

Jusqu’où comptes-tu mener tes études ? J’aimerais avoir un Bac+5, j’ai prévu de poursuivre mes étude à l’étranger, aux Etats-Unis pour être plus précise.

Quel métier veux-tu exercer plus tard ? Je voudrais être directrice marketing ou chargée de clientèle

Du même auteur :

- Les Remèdes pays. La Pharmacopée Afro-Caribéenne

- Les Eglises de réveil

- Le chlordécone : un faux nouveau problème ?

- Le marché traditionnel africain

- La Toussaint, vu par les Antilles

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