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Les dictateurs africains et la presse, « 2 poids 2 mesures »

Entre la méthode Mugabe et les manipulations constitutionnelles, la presse africaine et occidentale pratique le « 2 poids 2 mesures »

lundi 7 avril 2008 | par Kapaya

Que se passe-t-il depuis le 29 mars 2008 au pays de Robert Gabriel Mugabe ? A quoi joue le dirigeant africain qui, ces dix dernières années, a été au centre de tant de controverses et s’est trouvé affublé de tant d’attributs : « héros de l’indépendance », « révolutionnaire », « panafricaniste », « despote », « dictateur », « dictateur farceur », « tyran », « monstre », « saigneur du Zimbabwe ».

Pendant que Desmond Tutu le qualifiait de « caricature de dictateur africain » et que Georges Bush le classait parmi les Chefs d’Etat « voyous », lui-même n’hésitait pas à se présenter comme détenteur de plusieurs diplômes, dont un « doctorat en violence », et à laisser ses fanatiques, vétérans de la guerre d’indépendance, et bras armés dans son « combat » d’expropriation des fermiers blancs, le présenter comme le « Hitler noir ». En 2007, à l’occasion de la polémique créée autour de sa participation au Sommet Afrique-EU à Lisbonne, Jeune Afrique a même cru plus juste de le définir comme « un cocktail de Robert le diable et de l’archange Gabriel ».

Pourtant, la situation des élections présidentielles, législatives, sénatoriales et municipales du 29 mars 2008 semble, pour le moment, réserver des surprises, notamment démentir les pronostics tant de la presse occidentale et africaine que de l’opposition zimbabwéenne. Ni la campagne électorale ni le scrutin n’ont connu les violences observées en 2002 et 2005. Le chaos tant annoncé n’a pas eu lieu. Le parti au pouvoir, la ZANU-PF, a d’ores et déjà reconnu sa défaite aux élections législatives (97 sièges pour la ZANU et 109 pour le MDC), et, le premier, il s’est dit prêt à aller à un deuxième tour pour soutenir le candidat Mugabe. Pourtant le « vieux » Président avait, avec la violence du discours qu’on lui connaît, bien prévenu : « de mon vivant l’opposition ne prendra jamais le pouvoir ». Tout en se disant sûr de gagner les élections, il avait même mis en garde le MDC : « Nous avons entendu dire que si la ZANU-PF gagnait, des manifestations seraient organisées comme au Kenya. Ne vous risquez pas à essayer. Essayez et vous allez voir ce que vous allez voir. »

Comme ailleurs sur le Continent, Mugabe ne manque en effet ni des raisons ni des moyens ni des instruments pour « gagner » les élections et garder le pouvoir. En ce qui concerne les raisons, il y a, comme un peu partout en Afrique, les énormes intérêts financiers de la famille étendue et des dignitaires du régime. Mais il y a aussi, comme semble le penser certains analystes, le fait que Mugabe s’accrocherait au pouvoir par peur de se retrouver dans la situation d’un Mobutu ou d’un Charles Taylor. Pour les moyens, il dispose d’un outil qui n’a jamais démenti son efficacité pour les pouvoirs africains, le Kenya en a donné le dernier exemple : les fraudes et la manipulation des résultats. Le MDC les avait annoncées. Il a depuis changé d’avis, du moins en ce qui concerne les législatives.

Mugabe dispose également de la force. Les chefs militaires avaient prévenu qu’ils ne se soumettraient jamais à un président qui n’ait pas participé à la guerre d’indépendance. Quant aux instruments, il convient de signaler que les listes électorales sont restées les mêmes que l’opposition a toujours contestées. Mais il y a surtout la loi électorale et son article 151 qui confèrent au Président des prérogatives exorbitantes. S’il estime que le scrutin n’a pas été libre et sincère dans certaines circonscriptions, il peut suspendre ou annuler les résultats, ou même les renverser. Il peut modifier par décret toute législation électorale, et déclarer s’il le juge nécessaire l’état d’urgence, fut-ce en se procurant lui-même un prétexte.

Mais devant tant des recours, il y a aujourd’hui lieu de se demander si, en se laissant ravir le contrôle du parlement, par les urnes et des résultats librement proclamés par la Commission électorale, Mugabe demeure le despote qui tient à garder à vie tout le pouvoir ? Si en se contentant de la probabilité d’un deuxième tour de la présidentielle, tout en laissant Morgan Tsvangirai et le MDC revendiquer la victoire dès le premier tour, la ZANU-PF est toujours le parti qui contrôle tout au Zimbabwe ? En matière de « démocratisation », il doit sûrement exister une méthode Mugabe. Faut-il rappeler que contrairement à ce qu’on a observé jusqu’à présent sur le continent africain, Mugabe a organisé en février 2000 un référendum sur un projet de constitution qui renforçait ses pouvoirs, et l’a perdu. Il a reconnu sa défaite, même si plus tard il est passé outre sur la question de l’expropriation des fermiers blancs sans indemnisation.

Faut-il également rappeler que, dans le respect du principe de la tenue régulière des élections, le régime de Mugabe a vu l’opposition remporter 47 % des sièges aux législatives de 2000 et 43 % des suffrages à la présidentielle de 2002. Ne faut-il pas alors croire Mugabe lors que dans la même intervention où il mettait en garde le MDC, il faisait cette profession de foi : « Quand vous participez à un affrontement politique sur la scène électorale, vous devez être prêt à perdre. Si la ZANU-PF gagne, vous devez l’accepter. Si vous gagnez, nous l’accepterons ». Robert Gabriel Mugabe a beaucoup usé de la violence pendant ses 28 ans de pouvoir. Il a totalement, notamment par ses réformes agraires, ruiné un pays longtemps considéré comme le grenier de l’Afrique Australe, et où aujourd’hui on parle de 10 000 % d’inflation. Le débat se poursuit sur la radicalisation de Mugabe et sur le rôle que sa confrontation avec les Occidentaux doit y avoir joué.

Mais on doit tout de même regretter que, face à un Mandela par exemple, Mugabe soit devenu une sorte d’anti-héros comme dans les contes populaires. Qu’est devenu, en fait, le dirigeant qui, arrivé au pouvoir après une longue lutte armée et dans une situation de confrontation entre Noirs et Blancs dominateurs, demandait aux Blancs de rester en place pour faire tourner l’économie et gardait à ses côtés comme conseiller l’ancien premier ministre blanc, Ian Smith, celui-là même qui l’avait enfermé pendant plus de dix ans. Et puis, il y a l’âge du capitaine. A 84 ans Mugabe possède-t-il toujours les capacités et l’énergie nécessaires pour diriger le Zimbabwe ?

A l’occasion des élections au Zimbabwe et devant la décision de Mugabe de se présenter à nouveau, la presse africaine a, dans sa majorité, embouché la même trompette que celles de Londres, de Paris ou de Washington. On aurait aimé pourtant voir la même mobilisation devant tous les dirigeants africains qui, certes sans violences criardes, ont décidé de garder le pouvoir pour toujours, pour eux-mêmes ou pour leur famille. Un drame ne se déroule-t-il pas sous nos yeux au Cameroun, où le Parlement de Paul Biya, 26 ans de pouvoir, va bientôt modifier la Constitution pour permettre au président, toujours dans la logique de « de mon vivant l’opposition ne prendra pas le pouvoir », de rester à vie en place ? On se souvient pourtant de récents troubles à Douala et à Yaoundé, qui ont causé des morts et des destructions. La population protestait, entre autres, contre toute manipulation de la Constitution.

Les déchirements entre le pouvoir et les rebelles, qui endeuillent et détruisent le Tchad, ne trouvent-ils pas une de leurs origines dans la manipulation en 2005 de la Constitution afin de permettre à Idriss Deby de demeurer en place. Le président tchadien n’a pu dernièrement sauver sa tête que grâce à la Françafrique et au déguisement de la nouvelle vocation dont s’est dotée la France : intervenir pour protéger les Français et les Occidentaux. Qui se souvient encore de ce que, à cause de toutes sortes de manipulation de textes et d’instruments, le Sénégal, où Abdoulaye Wade préparerait son fils, possède aujourd’hui une Assemblée Nationale sans opposition ?

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