« … les individus qui s’y soumettent ont généralement une personnalité malléable, faible plus ou moins déséquilibrée… Le tatouage qui a presque toujours un caractère magique satisfait souvent une tendance narcissique naïve (affirmation virile) mais peut aussi correspondre à un besoin d’affiliation ( appartenance à une caste, à une société secrète) ou avoir la signification d’une bravade désespérée….Il est toujours un indice d’immaturité affective. ». A l’époque, la pratique était encore l’apanage de quelques peuplades primitives des brousses africaines et la prise de parole à la négative que représentait l’acte de ceux qui, en Occident, franchissaient le pas, les faisait entrer de facto dans le rang des marginaux. Aujourd’hui, il y a énormément d’ « immatures affectifs » dans les rues de New York, Londres, Paris ou encore Tokyo. Et nous autres, Africains "modernes", fantômes de nous même, à la mémoire galvaudée, jetons un regard circonspect sur ce qui n’est plus pour nous qu’excitations d’occidentaux en manque de traumatismes. La présente réflexion se propose de nous rappeler ce qu’était « Nous », et nous inciter à réfléchir à notre propre rapport au corps, avant de devenir « Eux ».
Analyse d’ un rite moderne à l’échelle de planète entière. Les 2m2 de la surface de la peau sont en effet devenu en Occident, un véritable nouveau terrain de jeu pour l’expression plastique. Les "sauvages" des temps modernes dont les corps-cartes, où la géographie des marques éclate en une composition très intellectuelle, affirment à qui veut les entendre qu’ils ont fait de leur paraître une véritable interrogation. On est tenté de les croire, tant la lecture de ces motifs peints, en bas ou haut relief sur le corps, évacue un instant l’individu et son identité. Mais parce qu’ils soulignent son anatomie et qu’ils le racontent très fort, ils nous ramènent quand même à lui. Dans un monde où, de plus en plus, on réduit la personne à son apparence, La peau nous raconte et devient le support d’un message à soi et aux autres. Bien évidemment, il n’est pas question d’établir une filiation ou une analogie dans les raisons, le sens, les moyens, et l’esprit, entre les interventions sur le corps tels que nous les côtoyons tous les jours dans un contexte occidental de sur-modernité, et les marques corporelles telles qu’elles étaient vécues ou se vivent encore dans les sociétés de tradition. Il reste que ce qui est devenu un véritable phénomène de société interroge questionne, sociologues, anthropologues et autres psychologues. Et ils s’épuisent, les spécialistes, à mettre un nom sur les étranges élans de l’Occident vers des valeurs dont il a été et reste le principal prédateur. Quel sens peut-on donc donner à l’acte des personnes qui aujourd’hui se transforment le corps en Occident ?
Transgression : Pour s’opposer aux conventions et aux conditions sociales, quoi de mieux qu’un grand cri muet, permanent, bougeant, respirant... Se jouer des conventions, aller à contre-courant. La tendance ici serait essentiellement de marquer une individualité. On se mets en marge d’une société jugée trop lisse, en donnant du volume à sa peau ; on dit son dégoût du monde et son refus de l’ordre établi en traçant ses propres nouvelles frontières, en gravant sa propre loi !… Il s’agirait là en définitif d’une quête de sens à une existence au goût fade. Indépendance : Les transformations corporelles seraient dans certains cas, l’expression d’une liberté, « une liberté assumée », « rite personnel de passage ». Le corps c’est ce qui nous réduit le plus à nous, le travailler c’est se travailler, c’est travailler pour soi,… c’est s’affirmer. On coupe le pont avec ses parents en modifiant la première chose qu’on a reçu d’eux, en retouchant la chose qui nous relie le plus à eux : le physique (C’est peut être ce qu’ils aiment le plus en nous, l’image d’eux même qu’on leur renvoie). Culture de l’étrange : Les transformations corporelles s’intègrent souvent dans l’ensemble des pratiques à risque pouvant mettre en lumière des troubles émotionnels, qui se manifestent dans un rapport particulier à son corps. Dans ces cas, ces manifestations sont des auto- mutilations qui prennent prafois la forme d’interventions extrêmes comme le branding (cicatrice en relief dessinée sur la peau par l’application d’un motif au fer rouge, au chalumeau ou au laser). Il est intéressant de noter que l’ensemble des pathologies du mal- être se localisent en Occident, monde qui s’est affranchi depuis longtemps des rites initiatiques auxquels sont généralement liés les interventions corporelles dans les sociétés de tradition.
Esthétique-Identification- Distinction/ La marque corporelle et son importance dans les sociétés africaines. Nous l’avons dit, le statut des marques corporelles dans les sociétés de tradition, est différent. En Occident la démarche vise à se distinguer foncièrement du « groupe », dans les sociétés africaines elle construit l’intégration à la Communauté, le tout sur fond de croyances religieuses et de pratiques cérémonielles. Les « traces » qui sont le témoignage de la douleur surmontée avec bravoure, initient une troublante séduction qui transcende l’esthétique.
Différencier les individus : Les formes des bijoux, la façon de s’habiller, de se coiffer signifient le statut de la personne. Les scarifications participent de la même démarche : « Je suis une fille pubère, je suis une fille non pubère/ Je viens de marier ; je suis en deuil/ Je suis chef de clan, je suis un intouchable…/ j’appartient à telle ou telle tribu, à telle ou telle société/ J’ai fais la guerre, j’ai été brave à le chasse /j’ai tel ou tel mal incurable… ». La peau noire traditionnelle n’arrête pas de parler, d’informer, d’inviter, de prévenir... Rites de passage et autres cérémonies initiatiques sont marqués par une mémoire corporelle… pour soi et pour la communauté.
La trame religieuse : La transformation de l’apparence participe d’un ensemble complexe de pratiques culturelles. Les scarifications arborées fièrement par ceux qui les portent ne souffrent d’aucune contestation, elles sont solidement enracinées et puisent leur aura dans des mythes et croyances séculaires. Ici, on cherche, en se dessinant le symbole d’une divinité, à lui manifester sa soumission et s’attirer son regard ; là , on s’offre par la scarification, une médecine permanente sous la peau, véritable protection contre la maladie ou la malchance. Très souvent l’élaboration des marques donnait lieu à un véritable cérémonial.
Bref, le désir que les Africains ont aujourd’hui de neutralité, d’uniformité, la grisaille totale de l’apparence actuelle, les éloignent de leurs racines. L’absence de référent spirituel est sûrement pour beaucoup dans cette relative « froideur » et « stérilité » du monde moderne. Les sociétés traditionnelles font preuve d’une rare intelligence quand il s’agit d’expliquer la naissance de l’univers, et ces cosmogonies sont le principal inspirateur de la décoration du corps. Prenons l’exemple des Luluwa et des Bambara.
Le terme LULUWA signifierait “Gens de l’eau”, et le mythe de la création de ce peuple, qu’on retrouve dans le Kasaï et le Sankuru (actuel RDC), raconte que Dieu aurait jeté une pierre dans l’eau et les humains seraient nés de l’apparition des ondes à la surface. Ce mythe fondateur explique la profusion de signes concentriques (volutes, arcs de cercle, spirales) parmi les marques corporelles, comme pour, définitivement fixer l’histoire des origines. Il y a la mémoire parlée et la mémoire dans la peau. La peau devient ainsi le support de la mémoire une sorte de parchemin sacré et, au même titre que le verbe, cette parole parlée « Luluwa », un élément constructif de l’identité et l’imaginaire de ce peuple. L’intervention sur le corps devient le lien qui cimente la communauté et aussi - et c’est important - la rattache au “ TOUT ”. Ce n’est pas seulement un signe pour que le Luluwa n’oublie pas d’où il vient, n’oublie pas le respect, l’amour qu’il doit à l’eau mais c’est aussi un message adressé au « Créateur », le signe par lequel il reconnaît en chaque luluwa une partie de lui même. La symbolique ici est très forte, mais en même temps elle est très actuelle. De plus en plus de gens se tatouent qui le nom de leur enfant, qui le nom de la personne aimée… Il s’agit de noter, comment dans la statuaire luluwa, les scarifications représentées se déroulent à l’infini, en parasitant la surface. On dirait l’artiste, emporté par le tourbillon du mouvement vibratoire, et le souci figuratif en devient secondaire. Le cou est allongé à l’extrême pour pouvoir représenter sans fin ces marques exactement comme à la surface de l’eau. C’est ce travail libre et particulier, sa tendance à un « surréalisme raffiné » qui fait le charme de la sculpture Luluwa.
Un autre rapport à l’univers très parlant : celui des Bambara du Mali : Le mythe des origines fait de l’homme, le dernier de la création. Cette conception ; qui n’est somme toute qu’un élément du fond commun de toutes les religions monothéistes ; entraîne chez les Bambara toute une construction de pensée et un système cosmogonique sans pareil. L’homme, benjamin de la création, se sent de fait inférieur à tout ce qui l’entoure et lui témoigne un profond respect. Cet imaginaire est très intéressant à analyser surtout quand on sait que les précautions que prend le Bambara à ménager le monde, son aîné, se manifeste jusque dans le rapport aux éléments les plus abstraits que peuvent être le verbe ou le signe. Sans avoir pris les dispositions qui s’imposent, le tisserand Bambara par exemple ne saurait se permettre de créer (le terme est presque inapproprié puisque tout existe déjà et a précédé l’arrivée de l’homme sur terre ; les motifs sont une force supérieure, un « être là » supérieur à celui du le tisserand). En fait l’artiste Bambara ne crée pas, il sollicite. D’où l’importance de la parole (Notez qu’en pays Bambara, un être humain ne commence d’exister qu’à partir du moment où on lui donne un nom. Avant, il n’est rien. Le nom, « le dire » qui lui sont supérieurs lui confèrent une pseudo légitimité et permettent de le fixer comme une partie réelle et véritable du TOUT). Ceci éclaire d’un nouveau jour les signes qui recouvrent la statuaire et une nouvelle lecture vient se superposer à celle, essentiellement décorative et à tout point de vue spéculative. La complexité du code a fini de consacrer l’inaccessibilité de la statuaire Bambara.
Luluwa, Bambara, deux façons de dire l’Africain. L’Africain d’hier et d’aujourd’hui. L’africain inattendûment complexe.
Fig 1 : Ingrid Mwangi, "STATIC DRIFT", 2001, 623x350 nm
Fig 3 : Alain soldeville, "Emma", série "Paroles du corps", 1999-2003
Fig 4 : Scarifications Yombe. RDC
Fig 5 : Scarifications Karo. Ethiopie
Fig 6 : Scarifications sur sculpture Luluwa. RDC
Fig 7 : Scarifications sur sculpture Bambara. Mali
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