De fait, les premiers exemples de ce que nous appelons les figurations de femmes et d’hommes noirs debout sont à verser au compte de la propagande abolitionniste des groupes comme la Société des Amis des Noirs et sont au plus haut point révélatrices des contradictions des Lumières. Ces premières figures diront plus la "magnanimité" de l’homme blanc et célébreront sa grandeur d’âme (et sa capacité à se remettre en cause) plutôt que le désir de liberté de l’homme noir et une mystique de la libération construite et mue par le Noir lui-même. Ces nègres debout seront entourés de Blancs (auto-satisfaits plus qu’admiratifs devant le nouvel homme libre). Des Blancs applaudissant (s’applaudissant ?) un ouvrage d’humanisme dont ils sont les architectes exclusifs. Cette iconographie contribue donc à ré-écrire l’Histoire en ces termes : "l’Homme noir a été libéré de l’esclavage par l’homme blanc". Victor Schoelcher est par ailleurs l’icône absolue de cette vision eurocentriste de l’abolition de l’esclavage. Hommes noirs exhaltés par le drapeau français fièrement dressé, femmes noires pleurant de gratitude dans les bras de leurs maîtresses, valeurs humanistes triomphantes... Aucune allusion aux violentes révoltes d’esclaves, qui secouent la Martinique et Guadeloupe, desserant chaque jour un peu plus le joug de l’esclavage. Telle est la vision du Nègre debout selon le peintre Alexis de Tocqueville.
Dans l’œuvre ci-contre, l’attitude du personnage à chapeau est très significative : geste ample doublé de la monstration et du don dans une posture elle aussi doublée d’humilité et de fierté. Le "Nègre debout" est "l’œuvre du blanc", et il lui en est reconnaissant. Ces représentations montrent toujours la cohésion. Le nègre debout n’est pas en conflit avec le "maître", il reçoit de lui sa liberté dans un geste d’accueil et une connivence (toujours et admirablement suggérée). Ce nègre debout là ne brandi jamais le poing. Souvent, dans les scènes, la présence blanche et sa primauté sur l’événement, seront symboliques. On pourra l’exprimer par la déclaration de l’acte d’abolition que brandit le désormais ex-esclave, par la terre que l’ancien maître dans son extrême bonté, lui offre à exploiter, ou encore comme dans le célèbre tableau de Girodet, un élément de décor définitivement inanecdotique tel la colonne de marbre surmontée du buste de l’Abbé Raynal (grande figure de l’abolition) sur lequel s’appuie nonchalamment le Général Belley, esclave Sénégalais devenu Député français. En histoire de l’art, le premier homme noir à avoir été représenté en « Grand Homme », dans « la position officielle d’un législateur politique occidental » avec un costume de « Représentant du Peuple Français ».
Même s’il était « l’artiste le plus cultivé de son temps » et même s’il ne subsiste aucun doute sur ses franches convictions révolutionnaires et républicaines, il serait hasardeux, comme préviennent tous les spécialistes, de prêter de trop nombreux sentiments pro-Noir à Anne-Louis Girodet. Cela confirme bien une chose. C’est que le « Portrait du Citoyen Belley » peint en 1797 est le symbole d’un nouvel usage de la figure noire. Celui qui marque le saisissement par des artistes (généralement parmi les meilleurs de leur génération) en rébellion, et qui par ce choix de thème entendaient affirmer leur personnalité en rupture avec l’académisme. Cela fait qu’on échoue aujourd’hui encore à discerner l’éthique, de l’idéologique, de la fronde et de l’ambition personnelle dans ces premières en art officiel (le grand art) français.
Néanmoins, cela ne dispensera pas ces auteurs, qui choisiront de représenter la carnation noire, de subir les foudres de leurs contemporains, qui dans ce siècle en prise avec ses démons, s’attaquent systématiquement à la moindre figuration d’esclave où pointe un sentiment d’humanité. Le « Portrait d’un Nègre » (premier titre de l’œuvre), sera vilipendé comme en 1800, le « Portrait d’une Négresse » de Mme Benoist. Ces entreprises firent scandale et provoquèrent des remous dans le milieu très sage de la peinture : « le sujet noir et la couleur noire sont décriés comme un exercice rebelle à l’art de la peinture même ». Cette œuvre fut d’abord prise pour un portrait de Toussaint Louverture, et c’est sous ce premier nom qu’il fut conservé.
La révolte de Saint Domingue est le théâtre par excellence des représentations de l’homme noir, tête haute, victorieux et libre. On ne peut parler des toutes premières représentations du Noir sans citer l’œuvre de Guillaume Guillon Lethière : « Le serment des ancêtres » (1822), qui en est l’hommage le plus franc. La prise de parole est radicalement politique ici, et les tentations de servir un humanisme exclusivement blanc sont modérées. Le fait est que l’auteur est mulâtre et le thème, l’épisode la plus génialement noire de l’histoire des noirs. Celle de l’indépendance d’Haïti. Guillaume Guillon Lethière est l’un des peintres les plus en vue de la France d’alors. Quand, au crépuscule de sa carrière et de sa vie, Lethière éprouva le besoin de témoigner aux générations futures de sa "négritude", il choisit ce sujet sensible, le symbole par excellence de la fierté noire : Haïti. Qui comme le dira Césaire : est « le pays où le nègre se mit debout pour la première fois ». La scène montre, après la chute de Louverture et la menace d’un rétablissement de l’esclavage voulu par Bonaparte, l’alliance d’Alexandre Pétion, mulâtre, et de Jean Dessalines, noir, qui allait accoucher de l’indépendance de l’île en 1804. Le thème du serment, éminemment néoclassique était sollicité de manière récurrente pour exprimer l’idéalisme d’époque : héroïsme, sacrifice, patriotisme etc. Les chaines brisées aux pieds des deux protagonistes dit a liberté conquise et la promesse d’un nouveau départ. C’est la seule œuvre connue du métis, où il représenta des personnages de couleur. La seule aussi où il eut le soin révélateur, en plus de sa signature d’insérer cette surprenante mention : "… né à la Guadeloupe. An 1760.". Comme une prudence envers ceux qui tenteraient de jeter le voile sur son identité. Peu de chose à dire de cette gigantesque œuvre sinon que son histoire et celle de son auteur comptent un certain nombre de mystères auxquels les chercheurs devraient s’intéresser. On pourrait en apprendre beaucoup sur les "leurres et lueurs" d’une certaine époque.
Autre chef d’œuvre du XVII qui fait honneur à un personnage noir, « Le radeau de la Méduse » (1819) célébrissime tableau de Théodore Géricault. L’œuvre présente un Noir (personnage de dos culminant seul au sommet e la pyramide humaine des naufragés et agitant un tissu rouge et blanc), pas à fond de cale mais véritable figure de proue, qui, bel et bien ici, personnifie l’espoir. La figuration de ce naufragé noir fut considérée comme un manifeste contre l’esclavage et le tableau fut violemment critiqué au salon de 1819 pour les présupposés « intentions politiques » de l’auteur. Le fait que ce soit l’"homme de couleur" qui soit le plus en vue eu le don de choquer les contemporains de l’artiste. Géricault est né en 1791, année de la révolte de Saint-Domingue. La portée morale, éthique et rebelle de l’œuvre saute aux yeux, même si ici encore certains discutent la réelle conscience politique de l’auteur. Marquant une réelle rupture dans la picturalité mais aussi dans le thème et son traitement, Le radeau de la Méduse annonçait sans le savoir une autre histoire de la représentation du Noir.
Au débouché de la seconde guerre et de son lot de barbaries, la figure d’un nouvel héros noir finit de prendre forme. Il sera confusément le symbole de la résistance à l’impérialisme. On lui prête les valeurs de l’intuition et de l’intimité et on le convoque pour dire le refus de collaborer à la mascarade du progrès et de l’Humanisme. Il est l’être de la danse en accord avec les choses de la nature, et son image est requise chaque fois qu’on voudra signifier le rejet de la décadence occidentale. Cette figure et son éthique, dont Paris est le centre, imbibent d’abord la poésie. C’est le « je suis nègre » de Rimbaud. Apollinaire appellera à brûler la Joconde et à faire rentrer les fétiches nègres au Louvre. De fait l’art en occident prend un virage radical, intègre la nouvelle donne du fait « sauvage » et son étrange modernité. Sous la plume de tous ces modernes : artistes, penseurs, idéalistes le nègre est magnifié dans une sorte de nouvel exotisme. Pareillement à cette négritude blanche s’organise une pensée du noir par le noir même et dont les étudiants noirs de Paris seront les architectes. Ces nègres pensants et se pensant deviendront vite les modèles de la figure moderne du nègre debout aux antipodes et presque en souffrance face à l’iconographie de la propagande coloniale entretenue essentiellement par la publicité.
Des trois pères de la négritude, Damas est celui qui fait le moins de concession à l’assimilation. Sa poésie abrupte dit son dégout pour les valeurs occidentales. Quand il s’agira d’illustrer « Pigments » (1937) son premier recueil, on fera appel une figure forte d’un noir se débarrassant de toutes les mystifications pour s’en aller inventer un rêve. La pensée de Aimé Césaire est qu’il y a un « Nègre fondamental ». Et toute l’éthique de la négritude est de démolir le Noir pour trouver sous ses décombres, le Nègre, de le construire et de le jucher haut, « debout à la face du monde ». Le Premier Congrès des écrivains et artistes noirs organisé par Présence africaine en 1956, permettra de dégager une esthétique de la négritude. Une esthétique de l’urgence de la déconstruction du Noir et de l’urgence de la décolonisation. Ecrivains, Intellectuels, peintres et poètes se donnèrent rendez-vous à la Sorbonne pour ces Premiers Etats généraux de la mise debout de l’homme noir. L’ affiche du Premier Congrès des écrivains et artistes noirs montre une figure de poète noir qui n’est autre qu’Aimé Césaire lui-même. Césaire qui ne peut résister à l’appel du pays Natal, et accepte de sombrer tout entier dans les profondeurs de son trouble (de ses plaies ) pour reconquérir son humanité, et dont Fanon dira : « Choisissant d’affronter le vertige, le Nègre s’abîmera avec volupté dans le « GRAND TROU NOIR », « Césaire est descendu. Il a accepté de voir ce qui se passait tout au fond, et maintenant il peut monter. Il est mûr pour l’aube. Mais il ne laisse pas le Noir en bas. Il le prend sur ses épaules et le hisse aux nues. » Ce noir que Césaire porte sur les épaules : c’est le « Nègre ».
Si Haïti est le théâtre d’expression par excellence du Nègre debout, le "Marron" en est la figure privilégiée. C’est à Haïti, et sous les traits d’un nèg-mawon, qu’on trouvera une des meilleures exemples contemporain de ce dont nous parlons. Albert Mangones (1917-2002) faisait partie de la délégation tant applaudie d’Haïti au congrès de 1956, et il y livra un magnifique exposé sur l’art plastique en Haïti. Il réalisa une statue en bronze qui est devenue dans toutes les Antilles, une véritable symbole de liberté et de l’indépendance. Installée sur le boulevard du Champ de Mars avec le palais présidentiel en décor de fond, l‘œuvre a été commandée par le gouvernement de Duvalier. Le personnage est présenté avec un certain dynamisme que lui confère sa jambe gauche allongée et ses muscles tendus. Il tient une machette dans la main droite et à sa cheville gauche on retrouve la chaine brisée attribut du Marron. De sa main gauche il porte à ses lèvres, une coquille pour sonner le rassemblement.
Pour finir, si vous passez du côté de San Jose, vous pourriez vous aussi vous immortaliser participant à une des plus belles scènes de nègres se mettant ”debout” que l’histoire de l’image nous a laissé. Il s’agit de la fameuse scène de Tommie Smith et John Carlos affirmant le “Black Power” lors de la remise des médailles du 200m de Mexico 1968, cette même année où Mangones réalisait son « Nègre Marron ». Un monument à l’échelle 1, revisitant la scène, trône dans la cour du campus (où l’un des deux a étudié la sociologie) et la place Peter Norman y est réservée. On peut ainsi un instant rendre hommage aussi à ce Blanc qui contribua entièrement à ce grand moment fixé pour l’éternité en ultime testament de l’urgence pour le Noir de se tenir debout.
Fig. 1 L’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises le 27 avril 1848. Alexisde Tocqueville
Fig. 2 Portrait du Citoyen Belley. Anne-Louis Girodet
Fig. 3 Portrait d’une Négresse. Marie-Guilhelmine Benoist
Fig. 4 Le serment des ancêtres. Guillaume Guillon Lethière
Fig. 5 Le radeau de la Méduse . Théodore Géricault
Fig. 6 Illustration de Pigments de Damas par Frans Masereel
Fig. 7 Affiche du Premier Congrès des écrivains et artistes noirs
Fig. 8 Le Marron. Albert Mangones
Fig. 9 Statues de Tommie Smith et John Carlos