Francis Bebey fût presque simultanément écrivain, musicien, poète, responsable du département musique de l’Unesco, conférencier, chanteur, conteur et journaliste. Aux confluents de deux cultures, l’une occidentale, l’autre africaine, de deux langues, le français et le douala, de deux modes d’expression, l’écriture et la musique, cet artiste de génie balada son africanité avec autant de légèreté que sa bonne humeur.

C’est à Douala, ville portuaire, située en bordure de l’océan atlantique, à l’embouchure du Wouri, que ce prince du fleuve voit le jour en 1929. Il devait devenir l’un de ses plus grands ambassadeurs culturels poussant jusqu’à l’extrême l’une des particularités des habitants de ces villes côtières, constamment tournés vers le large, en répondant à l’appel d’un horizon aux dimensions multiples.
Cet horizon semble d’abord être musical. Il découvre très tôt, sous l’égide d’un père pasteur, la musique classique occidentale et le chant. Il rencontre celle qu’il fera voyager au-delà des rives du Wouri dans ses jeux d’enfants, sous la forme d’une flûte en pétiole de feuille de papayer : « C’était la première chose que les enfants du village fabriquaient. L’inconvénient, c’est qu’elle ne durait qu’une journée. Le lendemain, le pétiole était tout ratatiné », racontait-il. Autodidacte, il s’initie ensuite, à l’adolescence, au banjo, puis à la guitare.
En 1950, quittant le Cameroun pour la France, il intègre la Sorbonne où il fera des études de langues. C’est à cette époque qu’il rencontre Manu Dibango, avec lequel il monte une éphémère formation. Des études de journalisme outre-Atlantique et une composition musicale plus loin (« L’été du lac Michigan »), on le retrouve journaliste au Ghana, puis en France pour la Sorafom, actuelle RFI.
Cette aptitude à mener plusieurs activités artistiques de front devient rapidement une nécessité, comme si se complétant les unes les autres, ces approches différentes concourraient à un objectif commun qu’elles ne sauraient atteindre seules.

Ainsi l’année 1968 marque à la fois la consécration de son talent d’écrivain avec le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire attribué à son roman « Le fils d’Agatha Moudio » et ses débuts sur la scène parisienne au Centre Américain, où s’inspirant de mélodies bantoues et pygmées, il chantera en douala, en français et en anglais. Il est aussi responsable du département musique de l’Unesco, poste qu’il ne quittera qu’en 1974 afin de se consacrer à la création artistique.
Entre les frontières…
Cette polymorphie artistique engendre d’étonnantes réinterprétations, dont il est lui-même à l’origine. Ainsi, l’infortune de Mbenda, héros de son premier roman dont l’épouse met au monde un enfant illégitime, est repris en musique dans une de ses chansons humoristiques sobrement intitulée « Agatha » : « tu es noire des pieds à la tête comme moi, alors comment as-tu pu mettre au monde un enfant blanc et qui soit de moi »
C’est cette image d’un Mbenda amer, mais dont l’amertume ne se sépare jamais de cette sagesse proche de l’esprit pratique et de cette ironie proche de la désillusion, que nous retrouvons dans la voix sarcastique de Bebey.
Les traditions des chansons ironiques douala évoquées par ce dernier s’échappent de l’univers textuel du roman pour rejoindre l’univers lyrique, élaborant ainsi un extraordinaire travail de tissage entre musique et écriture, mais aussi entre langue française et langue douala.

Ainsi, le français s’enrichit, parfois au détriment d’une traduction académique, des particularités linguistiques douala. Et par extension de sa culture : « tu es bien sortie ? » exprime littéralement les salutations matinales en langue douala « o bousi bwam ». Tu es bien sorti de ta nuit, de tes songes, de cet autre monde qui n’est ni tout à fait le notre, ni tout à fait un autre ? En véritable univers polyphonique, constitués d’éléments à la fois culturels, linguistiques et empiriques, le roman est un lieu d’interrogation et de confrontation privilégié.
Condition de la femme dans son univers romanesque
La condition féminine, en contrepoint « de la condition masculine » chanson humoristique qui connut un vif succès auprès du public francophone, est constamment abordée dans les romans de Bebey :
Si dans la chanson, l’émancipation exacerbée de la femme est parfois raillée, il nous en donne une vision plus nuancée dans ses romans : D’une part on assiste à une véritable montée des revendications des droits de la femme : Agatha se soustrait sans états d’âme à l’organisation sociale du groupe, et tout comme Edna, héroïne de la poupée Ashanti ou Nani, du roi Albert d’Effidi, la jeune fille est en opposition avec ses parents, et la société.
Le plus souvent, ce conflit générationnel s’illustre à travers l’affrontement avec un autre archétype féminin qui est celui des conservatrices qui tentent désespérément de préserver leurs us et coutumes, et qui est illustré par l’ancienne génération sous les traits de Maa médi, mère de Mbenda dans « le fils d’Agatha Moudio », Mère mauvais-regard, la sorcière ou encore Mam, dans la poupée Ashanti.
Paradoxalement, ce pouvoir auquel aspire la jeune génération est déjà détenu par ces femmes d’âge mûr. Pouvoir certes non égalitaire, mais paritaire. Ainsi, Maa Médi, gardienne des traditions douala, appartient à « un groupe social distinct de celui des hommes », mais qui ne lui est en rien inférieur.

Tandis que Mére-mauvais regard exerce son « pouvoir de sorcière » sur l’ensemble des habitants du village, homme et femmes confondus. Cette quête de droit et de liberté s’accompagne le plus souvent d’une perte des valeurs et d’une dégradation de la condition féminine. Agatha est ainsi une fille de mauvaise vie, et les femmes des villageois qui ont été emprisonnées deviennent des femmes adultérines, mères d’enfants naturels.
Et pourtant, on ne saurait réduire la vision féministe de Bebey à cette image réductrice et pessimiste. Résolument moderne, il nous montre aussi l’image d’une femme révolutionnaire, capable de s’élever contre « les problèmes sérieux d’abus de pouvoir, d’injustice et de corruption des hauts fonctionnaires de l’Etat », comme le souligne Aloy U. Ohaeego, dans la revue Ethiopiques.
Dans la poupée Ashanti, les femmes s’organisent autour d’une lutte commune pour la défense de leurs droits. Elles sont de ce fait à l’origine d’un changement de mentalité chez leurs pairs masculins. Afin d’intimider Mme Amiofi dont il désire la fille, l’inspecteur général du marché lui retire son permis de vente. Il exige la venue de Ruth, la fille de cette modeste vendeuse du marché d’Accra, afin « d’arranger les choses ».
Les femmes du marché scellent leur union autour de ce combat contre les autorités qui selon elles, « s’imaginent que nos filles sont à vendre, de la même façon que nos marchandises ». Elles manifestent alors leur mécontentement devant le parlement où siègent les députés et obtiennent finalement gain de cause.
Fidèle à sa formation initiale de journaliste, l’œil aiguisé de Bebey traque souvent les travers d’une société africaine en mutation, tout en exaltant son dynamisme, l’enracinement de ses valeurs et sa légitime volonté de changement.
Un observateur pris entre deux cultures…
C’est en cette qualité d’observateur qu’il compose « la condition masculine », qui évoque selon ses propres termes « un reportage ». Il tentera de respecter, à défaut de l’objectivité journalistique, une certaine forme d’éthique et de responsabilité dans l’observation du monde qui l’entoure et dans la restitution de celui-ci.
Sa singulière appétence, la multiplicité de ses expériences et de ses rencontres le plonge plus que quiconque dans cette inconfortable ambiguïté, qu’il peindra sans fard. D’autant plus inconfortable qu’elle s’accompagne d’un rapport de force déséquilibré entre ces deux cultures. La sincérité de l’auteur intervient comme seule alternative possible à ce tiraillement perpétuel, évitant ainsi la condamnation ou l’apologie, excessive ou exclusive, de l’une ou l’autre des deux cultures.

Dans « Le fils d’Agatha Moudio », les abus de pouvoir de l’administration coloniale sont dénoncés avec autant de causticité que les vices de la population locale : « Mbenda est emprisonné sans procès pour s’être opposé à la volonté d’un blanc. Mais si certains villageois sont envoyés exil, c’est pour avoir tenté de mettre fin aux jours de l’un d’entre eux qu’ils soupçonnaient de sorcellerie. Sans procès. »
L’humour et la légèreté de ton de Bebey ne masque pas le sérieux de son propos. Au contraire, par effet de contraste, ils en accentuent les angles : les beuveries lors des cérémonies de dot, l’avidité et la corruption sont ainsi mis en exergue.
La superstition est souvent tournée en dérision, mais ses conséquences sur la vie sociale dépassent le simple folklore puisqu’elles sont à l’origine d’une tentative de meurtre collectif et de l’emprisonnement de plusieurs membres de la communauté.
Il montre par ailleurs une considération certaine pour l’organisation animiste du monde africain dans lequel, vie et mort, monde visible et invisible, ne sont que les versants d’une même dualité. La perspicacité de Mère-mauvais regard est confirmée par la naissance d’un enfant « tout blanc, avec de long cheveux défrisés ».
Ce mysticisme éclairé se retrouve dans la relation que Bebey entretiendra toute sa vie avec l’un de ses instruments privilégiés, la Sanza, aussi connue sous le nom de « petit piano africain », et dont il connaissait la dimension sacrée : Le son pincé de cet instrument symbolise la création au sens « biblique » du terme, chaque note étant un enfant qui voit le jour.
Bebey est définitivement un Fils du Fleuve : « Oui, pour nous les Africains, le temps ne passe pas. Il est comme l’eau du fleuve qui passe mais est toujours là. » Il décède en 2001, emportant avec lui l’image d’un troubadour rieur. D’un troubadour au rire frondeur.
Eugénie Lobé
Pour en savoir plus :
Son site : http://www.bebey.com