Les Chefs d’Etat présents, quatre sur les dix (Angola, Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée Equatoriale, République Démocratique du Congo, Sao Tome e Principe, et Tchad) que compte cette Organisation sous-régionale, ont exprimé leur vive reconnaissance à l’hôte, Denis Sassou Nguesso, au gouvernement et au peuple congolais pour leur contribution à la consolidation de la CEEAC. Ils ont clôturé la messe en s’invitant eux-mêmes : « à s’investir à faire de leur Communauté d’ici 2025, un espace de paix, de prospérité, de solidarité, un espace économique, politique et unifié ».
Le seul problème demeure que les objectifs énumérés à Brazzaville ressemblent comme des jumeaux à ceux que la CEEAC, à sa création il y a 25 ans, se fixait sous l’impulsion du Plan d’Action de Lagos , adopté par l’OUA en 1980. Dans l’enthousiasme général ce plan promettait aux Africains une intégration économique, politique et socioculturelle du Continent à l’horizon de l’Année 2000, en commençant par l’intégration régionale.
A longueur des sommets, ces invocations rituelles se trouvent de plus en plus tempérées par le réalisme des propres discours des dirigeants de cette Institution. Ainsi, lors du 11ème Sommet, à Brazzaville en janvier 2004, le Secrétaire général de la CEEAC, ne s’empêchait pas de constater que, malgré ses immenses richesses minières, pétrolières et forestières, l’Afrique Centrale n’était pas à même de réaliser l’intégration régionale que ses populations et la Communauté internationale attendaient d’elle, et qu’elle « continue à demeurer le maillon faible de l’intégration dans notre Continent ». Il s’attristait de l’inadéquation d’une communauté dont les pays membres regorgent de potentialités économiques immenses mais qui ne soit pas capable de doter son Organisation des moyens nécessaires à son fonctionnement.
Lors du 10ème Sommet en 2002, le Président de la Guinée Equatoriale et Président en exercice de la CEEAC, Obiang Nguema, s’est montré encore plus sévère en appelant « à la relance d’une Organisation qui est restée dans un état de léthargie pendant plusieurs années et qui commençait à tomber dans l’oubli aux yeux de la Communauté internationale. ». Comme il disait lui-même, ils sont très nombreux les programmes, résolutions et stratégies adoptés par la CEEAC depuis sa création, « qui sont aujourd’hui lettres mortes, malgré l’intérêt qu’ils revêtent pour les Etats membres ».
En effet, les choses n’ont pas beaucoup avancé du côté de la CEEAC. On est évidemment bien loin du "Marché commun des Etats de l’Afrique centrale" magnifié en 1983. Mais plus simplement encore, en 2007 les Chefs d’Etat de la CEEAC étaient toujours en train de chercher le meilleur mécanisme pour rendre effectif le financement autonome de la Communauté, point considéré comme la priorité des priorités lors du sommet de 1999 à Malabo. A chaque sommet, un appel pathétique est lancé aux Etats membres pour qu’ils acquittent de leurs obligations. De même, pas de progrès dans le domaine de la circulation des biens et des personnes entre les pays membres et seulement quelques frémissements dans les domaines de la gestion forestière et de la sécurité, qui intéressent particulièrement les Etats Unis et l’Europe.
La raison majeure de cette impuissance de l’Afrique Centrale à s’organiser et à se projeter serait, d’après Obiang Nguema, la crise économique qui frappe ses Etats, « aggravée par des situations politiques particulières des uns et des autres ». Certes, six des dix pays de la CEEAC (Angola, Burundi, Centrafrique, Congo, RDC et Tchad) sont soit en situation de conflit armé soit en situation de sortie de crise. Mais la crise économique ne frappe-t-elle que l’Afrique centrale ? Plusieurs autres explications à cette stagnation de la sous-région, et non des moindres, sont à chercher ailleurs. On ne peut en énumérer que quelques-unes ici.
On est tout d’abord en droit de ses demander si les dirigeants de l’Afrique centrale croient réellement dans la CEEAC. L’absentéisme des Chefs d’Etat aux sommets pousse à un tel questionnement. En dehors de ceux qui ne se présentent jamais, comme Paul Biya du Cameroun ou Dos Santos de l’Angola, ou ceux qui entrent et sortent de la Communauté, comme le Rwanda, pays fondateur sorti de la CEEAC en 1999, revenu en 2002 et ressorti en 2006, les sommets successifs sont difficilement parvenus à réunir plus de six Chefs d’Etat. A côté de cela, lorsque l’on sait ce que la presse occidentale dit de l’utilisation des revenus du pétrole et des autres matières premières par les dirigeants de l’Afrique centrale, on ne peut que compatir de la misère du Secrétariat général de la CEEAC, une Organisation à peine connue.
Il y a aussi que l’Afrique centrale est marquée par la multiplicité d’organisations sous-régionales, souvent concurrentes et à objectifs et intérêts identiques, auxquels appartiennent simultanément la plupart des Etats membres de la CEEAC. La Centrafrique et le Tchad sont membres de la "Communauté des Etats sahélo-sahariens" CEN-SAD, organisation mise place en 1998 par Mouhammar Khadafi, "le Guide de la Grande Jamahiriya" libyenne afin de s’assurer de la poursuite de sa part d’influence sur l’Afrique sub-saharienne. Le Burundi et la RDC sont membres du "Marché Commun pour l’Afrique australe et orientale" (COMESA), établi sous l’influence de l’Egypte pour contrebalancer la Zone d’échanges préférentiels des Etats de l’Afrique orientale et australe (ZEP).
L’Angola et la RDC appartiennent à la "Communauté de Développement de l’Afrique Australe" (SADCC), dont l’Afrique du Sud est le principal moteur. Le Burundi et la RDC sont membres de la "Communauté Economique des Pays des Grands Lacs" (CEPGL), que la mourante Belgique tient à relancer entre ses anciennes colonies. Enfin, quant aux anciennes colonies françaises de l’Afrique centrale, les rapports ne sont pas clairs entre l’appartenance à la "Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale" (CEMAC) et la volonté proclamée de former un ensemble plus vaste, la CEEAC, avec des pays n’appartenant pas à la première organisation.
Comme disait le Ministre rwandais des Affaires étrangères en annonçant le retrait de son pays de la CEEAC, l’appartenance à autant de communautés régionales comporte des obligations financières, politiques, économiques et commerciales, et même sociales, et ne peut permettre à aucun pays d’assumer à sa satisfaction et encore moins à la satisfaction des autres pays membres.
La CEEAC souffre cruellement de ce morcellement de l’intérêt et de l’attention de ses membres. Mais en interne, elle est sérieusement handicapée par les luttes d’influence entre le Gabon, dont le président Omar Bongo tient à rester le doyen, le "grand frère" de la sous-région et son représentant sur le plan international, et le Cameroun qui, par défaut, se considère comme la puissance économique de cette partie de l’Afrique. Il est inutile d’évoquer la faiblesse d’une République Démocratique du Congo ou d’une République Centrafricaine. Mais il est quand même intéressant de remarquer le profil bas de l’Angola, sortie de la guerre il y a plus d’une dizaine d’années, disposant d’énormes moyens financiers et militaires, mais dont, en l’absence d’une diplomatie visible et claire, les dirigeants semblent se contenter de s’assurer de la sécurité à la frontière, notamment en intervenant militairement et par les services de sécurité dans les deux Congo depuis 1997.
Tout ceci aiguise et justifie les ambitions de puissance de certains. On se souvient du projet de Museveni qui, il y a quelques années, s’était mis à rêver d’un grand ensemble économique et politique qui irait de la côte-est à la côte-ouest de l’Afrique, c’est-à-dire de la Tanzanie à l’Angola, et dont en quelque sorte il serait le chef, au nom de la Renaissance africaine. Ceci explique également, en partie, pourquoi, au nom de toutes sortes d’intérêts, le Rwanda, l’Ouganda, le Zimbabwe peuvent envoyer leurs troupes au Congo.
L’Afrique centrale ne constitue-t-elle pas la principale zone de quête d’hégémonie économique et diplomatique pour l’Afrique du Sud ? En RDC, elle s’est appropriée le processus du Dialogue intercongolais, auquel elle a consacré quelques cinq millions des dollars. Une mainmise qui a permis plus tard à son Président, Thabo Mbeki, accompagné de dizaines d’hommes d’affaires, d’aller signer des contrats à Kinshasa avec son homologue, Joseph Kabila, à quelques mois des élections destinées à légitimer ce dernier.
On a également vu l’Afrique du Sud s’imposer dans la médiation au Burundi. Il y a quelques semaines l’Afrique du Sud proposait d’assurer la sécurité du Président centrafricain, cherchant ainsi à la fois à s’assurer une voie vers le Darfour et à être présente sur la frontière nord de la RDC. Par leur gouvernement interposé, les hommes d’affaires sud-africains prennent pied au Gabon, au Cameroun, en RCA, en Angola..
Devant tant de faiblesse, la question aujourd’hui est de savoir si l’Afrique centrale a la conscience et la volonté d’occuper une place propre dans une géopolitique qui la concerne.
Fig 1. Les présidents Eduardo Dos Santos (Angola), Denis Sassou Nguesso ( Congo-Brazzaville), Omar Bongo ( Gabon) et Joseph Kabila ( RDC)
Fig 3. Le président Obiang Nguema (Guinée Equatoriale) et Condolezza Rice
Fig 4. Organisations sous-régionales africaines
Fig 5. Pays membres du COMESA
Fig 6. Les présidents Yoweri Museveni ( Ouganda) et Rober Mubage ( Zimbabwe)
Fig 7. Les présidents Thabo Mbeki ( Afrique du Sud) et Joseph Kabila ( RDC)
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