Bien que prévisibles, certaines réactions de nos chers parents nous laissent perplexes. Déception passagère dans certains cas ou drame (voir blasphème) familial dans d’autres, les réactions vont de la simple critique au rejet brutal et sans compromis. Il s’agit donc d’un moment crucial ou toutes les incompréhensions s’entrechoquent parfois de manière très douloureuse. Pour ceux d’entre nous qui ont grandi en Afrique, il est évident que le décalage est moins important, car ils ont pu baigner dans le même environnement que leurs parents. Mais pour ceux qui ont grandi dans un environnement différent de leurs parents (en Europe, par exemple) le problème est double.
Face à cette réalité, deux questions se posent : Nos parents sont-ils des dictateurs, réactionnaires, qui ne connaissent rien aux choses de l’amour ? ou bien alors, la jeunesse de la diaspora est-elle totalement perdue et irresponsable dans ses choix ? Avant de répondre à ces questions et afin d’éviter tout jugement de valeur simpliste, un petit rappel « sociologique » s’impose. On peut dire que le mariage est « une union à vie entre un homme et une femme dans le but de fonder une famille ». De tout temps, au-delà du choix de deux individus, le mariage est un pacte sociale impliquant des « belles familles », des groupes ethniques ou sociaux et voir même des états. De nos jours, l’opposition parents/enfants dans la notion de mariage vient de la dualité entre recherche d’une satisfaction individuelle (ma femme et moi) et un respect scrupuleux des attentes du groupe social (toi, notre famille, elle et sa famille).
Un peu de socio. La structure des sociétés occidentales contemporaines, dans lesquelles vit la majorité de la diaspora africaine de la deuxième génération, est marquée par l’individualisme, la liberté individuelle primant sur les attentes de la société. Ainsi une approche « romantique » voir « hédoniste » du mariage est devenu un critère de choix prioritaire. Le « coup de foudre », l’aspect physique ou la complicité amicale du moment peuvent suffire pour envisager une vie commune à long terme. L’acceptation (pour ne pas dire la banalisation) du divorce sacralise la primauté des « sentiments », sur tout autres considérations.
De manière générale, ceci est loin d’être le fondement des sociétés Africaines. Chez nous, la notion communautaire, sociale prime sur l’individu. Des critères comme l’ethnie, la culture, la religion ou le statut social sont prioritaires dans le choix d’un (e) conjoint (e), et sont perçus comme des éléments stabilisants pour une vie commune à long terme. Ainsi, la notion de « pacte social » prend tout son sens dans la conception traditionnelle du mariage en Afrique, puisqu’elle intègre les exigences de l’équilibre sociale : alliance entre familles du même groupe et transmission culturelle permettant de le consolider.
Les critères d’union. De manière générale, pour nos parents, les critères d’union sont très objectifs voir parfois scientifiques, tellement les calculs peuvent nous sembler « techniques ». Pour eux le mariage ne concerne pas que deux individus, il implique des familles ou une communauté au sens plus large. Le choix du partenaire doit donc renforcer l’harmonie au sein du groupe et non uniquement dans le couple. C’est bien pour cela que l’on se heurte souvent à un cinglant « aaaah, mais sa famille là, ça va pas ! », « Ils sont trop différents de nous ». Il fait ajouter en outre que pour nos parents, le mariage ne se conçoit pas autrement que de manière « définitif ». Les critères de sélection doivent donc répondre à une pérennité à toute épreuve. Ainsi, il semble évident pour eux que l’amour, sentiment voué à moult fluctuations, ne peut constituer un critère prioritaire. Alors le « coup de foudre » je ne vous en parle même pas.
A l’inverse, pour la génération de la diaspora, exposée dans son quotidien et sa construction identitaire aux contes de fée et aux « happy end » des films américains, l’amour est considéré comme un préalable à tout projet d’union. Cette dernière accorde bien plus d’importance à l’affinité personnelle : « On a plein de points en commun, on parle des heures au téléphone », etc., qu’à la proximité dite « culturelle » ou « ethnique » : « Il est Bamiléké comme moi »
Deux mondes, deux vécus. Au pays, nos parents vivaient dans un environnement « homogène ». Les valeurs et règles sociales y étaient relayées par la communauté toute entière. Toutes les formes de relations et d’affinités sociales étaient déterminées par l’appartenance à tel ou tel clan, telle ou telle ethnie, telle ou telle caste. Il n’est donc pas choquant pour eux d’appliquer ces critères au choix d’un futur gendre ou d’une future belle-fille : « Aaaah, c’est un congolais ? C’est bien ma fille, mais j’espère qu’il n’est pas Mongo au moins ! »
Pour les « Diasporiens », la donne est différente. Au sein de la société occidentale, peu importe le pays d’origine ou le groupe ethnique : « On est tous Noirs ». Il est évident qu’un vécu social similaire : « Gabonais ou gambien, c’est la même galère pour trouver un appartement ou du taff », et une proximité culturelle forte : « que l’on soit, Nigérian ou Béninois, on regarde les mêmes films américains, on écoute du zouk, on mange du Thieb et on danse tous le ndombolo », créent un lien indéniable, au-delà des nationalités.
Il est donc très difficile pour la plupart d’entre nous de comprendre les critères des parents, d’autant plus que ces derniers, dans leur mode de communication intègrent, très peu l’explication. De plus, il arrive parfois que certains de nos parents condamnent nos choix d’union par des clichés et des préjugés envers les autres pays d’Afrique ou de la Caraïbe. Morceaux choisis : « Les Maliens sont des villageois », « Les Zaïrois sont des escrocs », « Les Antillaises sont des femmes légères », « Les Togolaise en trop de gris-gris », etc. Ça peut prêter à sourire, même si cela fait parfois mal d’entendre ça au sujet de son copain ou de sa future épouse.
Individu vs Communauté. Dans nos sociétés traditionnelles Africaines, la notion de communauté est primordiale. La pression du groupe, le « qu’en dira ton », exerce une influence quasi décisive sur les réactions de certains parents. Ainsi, le choix d’union des enfants est parfois (voir très souvent) vécu comme un affront. Il arrive parfois que cette pression les mène à faire des choix qui vont à l’encontre de leur propre volonté. « Que vont dire les autres, tu me fais honte… je te renie »
Chaque individu est influencé par l’environnement dans lequel il vit. Cette propension à s’adapter est inévitable et quasiment indispensable pour « survivre » dans une société autre que sa société d’origine. Ainsi, on ne peut nier que la génération de la diaspora est fortement imprégnée de la dimension « individualiste » de la société occidentale. Si pour nos mamans, le mariage était un préalable à une forme d’émancipation familiale et sociale, cette vérité est beaucoup moins évidente pour la génération « working girl » terriblement autonome qui recherche plus volontiers une émancipation par le travail, par exemple. Bien entendu ceci n’est pas un jugement mais une constatation.
Il devient donc urgent pour les parents de prendre en compte cette réalité (sans forcément la valider), afin d’éviter de rompre le lien avec leurs enfants. Car malheureusement des situations dramatiques (fugues, éclatement de la famille, dépression,..) sont trop souvent les conséquences de ces incompréhensions.
L’urgence de la transmission. Les parents ont un devoir de transmission culturelle.Aujourd’hui l’une de leurs grandes craintes est que cette transmission soit interrompue. « Mais vous là, vous êtes vraiment des faux ! ». Des faux… Ils s’agit de ceux qui maîtrisent mal la langue de leur parents (ou n’ont aucune résistance au piment, comme moi) ou expriment des « déviances culturelles » (selon nos parents) comme un look ou des goûts musicaux trop « internationaux » et via lesquels les parents craignent tout particulièrement une disparition totale de leur héritage.
Le moment du mariage concentre donc des enjeux hautement stratégiques pour assurer cette transmission. C’est souvent dans cette optique que certains parents tentent d’orienter le choix d’union de leurs enfants. Le choix d’un mariage avec une autre nationalité Africaine est souvent vécu par les parents comme le « coup de grâce ». Paradoxalement certains vivent bien mieux le mariage avec un blanc… Selon certains parents, quitte à perdre ou tronquer son héritage culturel, il vaut mieux que ce soit au profit du métissage. Je me demande bien pourquoi ?...
Quelles conclusions tirer de tout cela ?Il est clair que ce n’est pas parce qu’un Africain grandit et vit en dehors de son pays d’origine, qu’il doit en oublier les valeurs. Cependant on ne peux nier le fait que loin de son pays d’origine, il est difficile de bénéficier de tous les « moment d’éducation » nécessaires une intégration « naturelle » de la culture de ses parents. En revanche nous devons avoir l’honnêteté intellectuelle d’accepter que certains éléments de notre héritage culturel mériteraient d’évoluer quelque peu. Dans tous les cas, l’échange entre parents et enfants est un enjeu vital pour la transmission culturelle.
Fait intéressant, il est à noter que la société occidentale tend à revenir à un modèle d’union traditionnel. En effet, des phénomènes comme les sites de rencontre (Meetic, Match.com,…) nous montrent un retour vers la stratégie, le « calcul » et de la pertinence sociale du choix de son futur partenaire. Dans cette nouvelle conception de la rencontre « amoureuse », la notion de coup de foudre est exclue. Même si la photo est indispensable, les critères plus objectifs comme l’âge, la situation professionnelle ou la religion prennent une place importante.
Ceci nous démontre que la démarche de nos parents est loin d’être dénuée de sens. Le fondement de leur mode de fonctionnent restant l’harmonie au sein de la société. Mais les excès parfois douloureux des traditions viennent « brouiller » l’objectif principal qui est d’intégrer l’individu au sein de son groupe, de sa famille, de son couple pour son bien et celui de sa communauté.
Beaucoup de courage à ceux qui vivent des situations difficiles dans leurs choix d’union. Ne baissez pas les bras, n’hésitez pas à dialoguer.
Votre humble serviteur, Mbépongo aka Dédy Smith
P.S : Nous attendons vos témoignages afin de faire profiter de votre expérience à tous.
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