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L’île Maurice, un pays ambitieux

L’île Maurice, un pays ambitieux qui a fait mentir tous les économistes

lundi 17 mars 2008 | par Stella Ayoko Dosseh

12 mars 1968, l’Île Maurice acquiert son indépendance. Aujourd’hui, soit près de 40 ans après, le pays peut s’enorgueillir d’avoir réussi ce qui est désormais convenu d’appeler le miracle mauricien. Pauvre en ressources naturelles, qualifiée « d’île maudite » à la fin des années 1960 par Jacques Meade, prix Nobel et économiste britannique, l’île s’est révélée être une véritable terre promise, grâce notamment au développement de la production sucrière et textile, de zones offshores et de l’industrie du tourisme. Selon la nouvelle donne mondiale, l’Île Maurice peut elle encore compter sur ce qui a fait son succès jusqu’alors ?

La fin du « protocole sucre » entérine l’ère sucrière. Développée de manière intensive sous l’administration britannique, c’est au 19eme siècle que l’industrie sucrière prend son essor. A la fin des années 1960, les revenus issus de l’exportation de canne à sucre correspondaient déjà à un cinquième du PIB mauricien. L’île Maurice a su tirer partie de l’industrie sucrière, combinant avec habileté une forte promotion des produits locaux, un effort de recherche et de modernisation permanents, un puissant réseau d’informations. Le protocole sucre [1] de 1975 a permis de maintenir une industrie sucrière qui commençait à laisser apparaître des signes de faiblesses en terme de rentabilité, dus notamment à une hausse progressive des salaires. Conformément aux négociations sur les APE, le protocole sucre pourrait prendre fin en 2015, par une réduction progressive des aides, sur une durée de 7 ans.

Quelque soit l’issue des accords APE, il est indispensable que le pays se défasse de cette dépendance. L’industrie sucrière se restructure donc, ce qui se ressent inévitablement sur le marché du travail : l’industrie employait 50 000 personnes dans les années 80, elle n’en emploie plus que 6000 actuellement. De même, les unités de production sont passées de 200 à 6, bientôt 4, rendant bien compte de la concentration en cours dans le secteur. Autre enjeu : trouver d’autres débouchés aux produits issus de la production de sucre. L’éthanol fait presque l’unanimité. Allié au gasoil, il permet de créer un carburant durable qui pourrait réduire la facture énergétique de bon nombre de pays. Au delà de la recherche de nouveaux débouchés pour l’industrie sucrière, l’île Maurice cherche plus largement à diversifier son économie.

Une industrie poissonnière sur la voie du développement. Depuis quelques années, le gouvernement cherche à transformer le pays en plaque tournante de la production de produits de la mer. L’île dispose en effet de 1,9 million de km2 de zone économique exclusive. De quoi devenir un port de pêche d’envergure : équipements portuaires, chambres froides, usines de transformation des produits de la mer et aquaculture. Au delà des produits alimentaires, le Seaford hub [2] mauricien, s’il venait a être développé, pourrait générer des revenus importants pour le pays, sans compter les emplois créés. Il manque cependant une stratégie intégrée, une promotion du pays en tant que tel, à l’instar des îles Seychelles. Autre similitude entre les deux pays : leur statut de destination touristique paradisiaque.

Tourisme : une valeur sûre. Le tourisme quant à lui se porte bien. Terre d’accueil de nombreux couples venus d’Europe fraîchement mariés, le Nord de l’Île est une destination toujours aussi attractive. Le pays bénéficie en effet d’avantages indéniables tels que la stabilité intérieure, de faibles catastrophes naturelles, une accessibilité aérienne. Là aussi des développements sont en cours afin de consolider l’industrie touristique : ouverture de l’espace aérien, augmentation du nombre de vols journaliers hors saison, diversification de l’origine des touristes et des produits offerts. Le gouvernement, résolument ambitieux, a même lancé récemment un projet dénommé Integrated Resort Scheme.

Dans le cadre de ce projet, l’acquisition d’une villa de luxe par des ressortissants étrangers leur permet d’investir dans l’immobilier voire même d’obtenir un permis de résidence tant qu’ils restent propriétaires. Les critiques ne manquent pas, certains n’hésitant pas à qualifier ces zones de « ghettos de riches entourés de ghettos de pauvres ». La réponse du premier ministre Navinchandra Ramgoolan est claire : le pays n’a pas le choix. L’espoir réside dans la création très attendue d’une variété d’emplois, qualifiés ou non : ingénieurs informatique et comptables, manutentionnaires, responsables de maintenance…

Zone Offshore et politique fiscale avantageuse : un cercle vicieux dont il est difficile de sortir. Autre moyen de diversification, la création de zones industrielles offshore. Spécialisées notamment dans le domaine du textile, les entreprises qui s’y implantaient, bénéficiaient alors d’exonérations de droits de douane, de taux de crédits préférentiels et d’allègements fiscaux notables. Le volume d’activité dans ces zones s’est rapidement développé. Cependant cette industrie a fait face a un certain nombre de chocs. Le plus violent fut la fin des « accords multifibres », il y a trois ans. L’industrie textile mauricienne s’est alors vite retrouvée en concurrence avec les produits venus de Chine et d’autres producteurs asiatiques, beaucoup plus compétitifs. Conséquence directe : une perte d’emplois notoire sur les 4 années suivant la fin des accords (de 91 000 à 67 000 employés), une baisse de la production et de la part de l’Export Processing Zone (zone offshore ou EPZ) qui ne représentait alors plus que 7% du PIB.

Le second choc vient des avantages fiscaux exorbitants accordés par l’île Maurice, qui sont très critiqués. Les investisseurs internationaux bénéficient d’exonérations notoires s’ils investissent dans des entreprises basées en Île Maurice, puis réinvestissent dans des pays tiers. De nombreux pays commencent à élever le ton. L’Indonésie s’inquiète du manque à gagner pour son pays et désire désormais renégocier les traités signés il y a 20 ans avec l’Île Maurice. La Chine vient de mettre en place une loi, obligeant toute entreprise chinoise payant des dividendes en Île Maurice à être d’abord taxée en Chine. L’Afrique du Sud s’apprête à faire de même.

Au delà du manque à gagner pour les pays de la région, cette politique de fiscale a surtout un véritable coût social. Pour l’année 2004/2005, le déficit budgétaire s’élevait à 5% du PIB. En y incluant le paiement des intérêts des obligations d’Etat, la contraction d’un prêt pour le développement de routes, le déficit s’élève à 6,2% du PIB, très prêt du niveau atteint lors de la crise de 1982. Comment ne pas relier le niveau du déficit public à la politique fiscale du pays ? Les taxes directes ne représentent que 3% du PIB, difficile alors de soutenir des projets publiques à long terme.

Pourtant le gouvernement continue à prendre des mesures de nature à creuser le déficit, notamment la gratuité des transports publics, pour les étudiants et les seniors. Conséquence prévisible, le déficit public a été en hausse sur l’année 2005/2006, atteignant 10,7 milliards de roupies mauriciennes soit 5,5% du PIB. La dette publique approche désormais des niveaux qui laissent peu de marge de manœuvre au gouvernement. Pas étonnant donc qu’en décembre dernier l’agence Moody’s – agence de notation – décide de baisser la note payer à BB2 .

Quoi qu’il en soit l’île continue pour le moment d’offrir des avantages fiscaux très attractifs à des investisseurs offshores et maintien les traités passés avec les pays de la région. Et pour redonner vie à ces EPZ, l’île Maurice se recrée un business model à coup de réformes : possibilité de créer un business en 3 jours, allègement des législations, simplification du régime fiscal. Aujourd’hui, si les pertes d’emploi restent un problème majeur, l’industrie offshore, notamment textile, est plus forte et plus efficace. Elle se différencie volontiers de l’industrie chinoise, comptant pour cela sur une sélection de produits à valeur ajoutée et de qualité supérieure. Une industrie exportatrice qui reste malgré tout très sensible à l’évolution de la roupie, dont l’appréciation ne semble pas inquiéter le gouvernement pour le moment…

« Un pont reliant l’Afrique à l’Asie » Enfin l’île développe activement ses liens avec l’Asie. Sa position géographique et ses liens historiques avec la Chine et l’Inde en font une place de choix pour devenir une plateforme d’affaires entre l’Afrique et l’Asie. Les partenariats se créent, dernier en date, la construction de la Shanxi Tianli Zone, un complexe de plusieurs centaines d’hectares qui sera l’une des 5 zones chinoises d’affaires en Afrique – les 4 autres zones étant stratégiquement situées en Zambie, en Tanzanie, en Égypte et au Nigeria. Regroupant centres commerciaux et sièges sociaux, ce complexe se veut la passerelle entre l’Asie du Sud, l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe. Là encore les critiques fusent, le projet pourrait en effet créer une enclave chinoiser dans un pays qui se veut multiculturel. L’impact environnemental et socioéconomique n’ont pas non plus pesé dans la balance lorsque la décision a été prise par le gouvernement.

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Notes

[1] Protocole qui accorde aux pays ACP le droit d’exporter en UE du sucre à des prix garantis (supérieurs aux prix disponible sur le marché). Protocole remis en cause par les pays non ACP producteurs de sucre tels que l’Australie, le Brésil et la Thaïlande.

[2] Plateforme de produits de mer régionale

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