Les pays ACP [1] semblent donc profiter de cette amélioration des termes de l’échange. La série d’articles qui constituent ce dossier se penche sur les principaux produits d’exportations des pays ACP, et cherche à comprendre les problématiques posées par la présence de matières premières dans nos sols et sous-sols. Notre premier volet est consacré au Pétrole.
Les Acteurs. Une poignée d’acteurs se sont relayés dans la course au pétrole. Jusqu’aux années 1970, les Majors telles que Exxon, Total, BP et Shell, contrôlaient la totalité du processus de production : exploration, production, raffinage et distribution. Des concessions signées avec les pays producteurs leur reconnaissaient la propriété des gisements. Les Etats producteurs recevaient alors des royalties en devises (dollar), fixées selon des conditions pour le moins désavantageuses pour eux. Depuis la vague de nationalisation des années 1970, les Etats producteurs contrôlent la majorité des réserves et une partie importante de la production mondiale. Parmi ces Etats, on distingue les Etats membres de l’OPEP, qu’a rejoint récemment le Nigeria, et les Etats non membres de l’OPEP. Les premiers sont à la tête de compagnies pétrolières nationales et tentent, par le biais d’ententes mutuelles, de contrôler le cours du pétrole. Les pays producteurs non membre de l’OPEP sont propriétaires de réserves pétrolières, mais disposent de peu de marge de manœuvre quant au contrôle du cours du pétrole. Enfin, les compagnies privées indépendantes, souvent occidentales, mais aussi chinoises comme PetroChina et Sinotec, sont de tailles relativement modestes et contrôlent environ un cinquième des réserves mondiales de pétrole.
Les Etats consommateurs ayant réduit l’intensité de leur production pétrolière, comme la France, restent malgré tout les principaux importateurs de pétrole. Les nouveaux intervenants comme la Chine et l’Inde tentent de nouer des alliances avec de nombreux petits pays producteurs afin d’assurer leur approvisionnement. Les plus puissantes Majors ou ce qu’il en reste, contrôlent l’outil de raffinage et une partie de la distribution pétrolière. Ils ne sont plus qu’au nombre de cinq (ExxonMobil, Royal Dutch Shell, BP, Total, Chevron) et possèdent seulement 9% des gisements. Traders, banques d’affaires et fonds de pension, développent quant à eux des instruments financiers visant à stabiliser le marché et à relativiser les dépendances géographiques. Les pays africains producteurs de pétrole, eux, se sont réunis au sein de l’APPA, Association des Producteurs de Pétrole Africains, qui compte 14 membres, des plus grands, Algérie, Nigeria, Congo-Brazzaville, Tchad, aux plus petits, comme Sao Tomé et Principe.
Aubaine ou accroissement de la dépendance ? Selon les dernières estimations, l’Afrique détiendrait 10% des réserves mondiales de pétrole. L’Afrique de l’Ouest en particulier est en passe de devenir une zone stratégique concernant le marché du pétrole. Demande croissante de la Chine et de l’Inde, craintes d’instabilités au Moyen-Orient, le prix du baril de pétrole flambe et crée l’euphorie autour du Golfe de Guinée. Le pétrole africain offre, en effet, de nombreux avantages : bon marché, il est également de très bonne qualité car sa teneur en sulfure est limitée (ce qui demande moins de raffinage avant d’obtenir le produit fini). De plus, il pourrait être très abondant, personne n’ayant jusqu’alors cherché à connaître les ressources pétrolières du continent africain. Depuis peu, les sociétés pétrolières s’intéressent donc à la Mauritanie où près de 75 000 barils par jour pourraient être produits. L’ouest de Madagascar est prospecté par le major Exxon, quant au Tchad, il produit l’or noir depuis 2003.
L’essor du pétrole permet à ces pays d’espérer des recettes colossales, générées par les exportations. Cependant ces exportations restent aléatoires car reposant sur la fluctuation des cours du baril de pétrole. Toutefois les pays africains disposant de ressources pétrolières ont pu diversifier leurs exportations, qui ne se cantonnent plus aux seules matières premières agricoles. Cependant la dépendance reste très largement perceptible : le pétrole représente, en valeur, 90% des exportations angolaises, 77% des exportations gabonaises et 95% des exportations nigériennes. De plus, on ne peut limiter cette analyse aux exportations de pétrole vers les pays industrialisés. Le Nigeria, par exemple, exporte la quasi-totalité ses 2,5 millions de barils de brut produits chaque jour, vers les Etats-Unis.
Afin de répondre à ses propres besoins de produits à base de pétrole, le Nigeria se retrouve dans la situation absurde de devoir s’approvisionner sur le marché, à des prix exorbitants. Pourtant la Nigeria National Petroleum Corporation pourrait largement satisfaire la demande locale quotidienne. Reste à savoir si la demande locale peut « satisfaire » les intérêts du gouvernement et des riches industriels… Au Gabon, où l’industrie pétrolière est en fin de cycle de vie [2], une boîte d’œufs importés de France coûte 11$, une fortune pour une population classée au 124ème rang de l’indice de développement humain. Le pays importe la majorité de ses ressources alimentaires d’Europe, faute d’industrie agro-alimentaire sur place. Les milliards récoltés grâce à l’industrie pétrolière n’ont pas permis le développement d’industries annexes. Où vont donc tous ces milliards ?
Corruption-Détournement-Guerre civile…A qui la faute ? Depuis les années 1970, les Majors ont ainsi perdu leur monopole sur les gisements pétroliers. Hormis les pays de l’OPEP, les trois autres acteurs principaux [3] doivent donc puiser dans leurs réserves
d’hydrocarbures, qui diminuent avec le temps. L’Afrique de l’Ouest fascine donc et pour cause. Si l’on en croit les prévisions du National Intelligence Council, le Golfe de Guinée approvisionnera 20 à 25% des importations américaines de pétroles d’ici 2020, ce qui, toujours selon cette agence gouvernementale, permettrait à la région d’enregistrer un profit avoisinant le trillion de dollar. Une bonne nouvelle donc pour ces pays. Pourtant, comme l’affirment les auteurs de "Escaping the Resource Curse" [4], il existe une forte corrélation entre les richesses en ressources minières et pétrolières, et la probabilité de cumuler faible développement démocratique, corruption et guerre civile. Ce schéma sera-t-il vérifié dans les années à venir ?
L’Angola nous démontre déjà que cette corrélation entre abondantes ressources sous-terraines et corruption est une réalité. Aujourd’hui le deuxième plus important pays producteur de pétrole de l’Afrique sub-saharienne, la production de l’Angola progresse de 25% chaque année. En 2005, le gouvernement récoltait 10 milliards de dollars, fruits de l’industrie pétrolière. Mais comme dans de nombreux pays, de la Guinée Equatoriale au Soudan, l’Angola emprunte un chemin bien connu. Dans un rapport intitulé "Time for Transparency", l’ONG britannique Global Witness dénonçait les malversations du gouvernement angolais. Depuis 1996, ce serait près d’un milliard de dollars qui seraient détournés chaque année des revenus pétroliers, soit un quart des revenus de l’Etat. Ce flux de revenus, relativement sûrs pour les gouvernements, permettent aux régimes de se maintenir au pouvoir, Sans avoir besoin d’un soutien public plus large. Ces régimes peuvent ainsi oppresser les citoyens et ignorer leur besoin de bases tels que l’éducation et la santé. Tandis que des hommes d’affaires aux dents longues et des gouvernements peu regardants se remplissent les poches, le niveau de vie de la population stagne voire diminue de plus en plus.
Les demandes croissantes de la Chine et de l’Inde ne changent pas la donne. Alors qu’en 2004 le FMI cherchait à imposer des réformes structurelles aux pays africains producteurs de pétrole en échange d’aides, le gouvernement chinois offrait aux mêmes pays près de 2 milliards de ligne de crédit inconditionnels. En 2005 et 2006, la Chine a même annoncé des prêts additionnels d’une valeur de 3 milliards de dollars. Les prêts inconditionnels de pays tels que la Chine empêchent ainsi le FMI ou la Banque Mondiale de lutter contre la corruption et d’imposer une bonne gouvernance dans la tenue des comptes des Etats pétroliers africains.
L’enjeu pétrolier ne fait que soulever l’éternel dilemme qui se pose en Afrique : la communauté internationale doit-elle imposer des sanctions de l’extérieur en l’absence de démocratie, afin de permettre une redistribution efficace des ressources des pays ? Ou doit-elle respecter la souveraineté de chaque état, au risque de voir une minorité s’enrichir au dépend d’une majorité ? Parmi les populations locales, la colère gronde déjà, comme au Nigeria. Le Delta du Niger est devenu le fief de milices armées anti-industrie pétrolière, opposées au gouvernement du président Umaru Yar’Adua. Le plus important et le mieux organisé, le Mouvement pour l’Emancipation du Delta du Niger prétend défendre les intérêts du peuple et demande une participation de tous aux profits tirés du pétrole. Leur arme : kidnapping d’ouvriers pétroliers, voitures piégées, attaques contre des installations pétrolières. Résultat : une montée des cours du pétrole, comme on a pu l’observer en 2004 (>50$ le baril) puis en avril 2007 (>66$ le baril) après les élections présidentielles.
Les pays industrialisés sont déjà conscients que leur sécurité énergétique dépendra de la stabilité politique et économique de l’Afrique de l’Ouest. Aux Etats-Unis, il est même question de développer une présence navale militaire dans la région, qui vise à sécuriser leurs zones d’extraction offshore. En Allemagne, Africom, un bataillon de commande indépendant est en cours de développement. La question des bases armées militaires sur l’île de São Tomé et Principe a également été soulevée par des experts de la sécurité énergétique américaine, bases qui ne manquent pas de rappeler les très célèbres Guantanamo et Diego Guarcia.
Ces dernières années, des lobbys et groupes de pression ont lancé des campagnes contre les géants Royal Dutch/Shell, ChevronTexaco ou Exxon Mobil. La campagne « Publiez ce que vous payez » lancée en 2002, par exemple, cherche à obtenir des compagnies pétrolières, gazières et minières internationales qu’elles publient systématiquement les taxes et redevances qu’elles reversent aux Etats africains en question. Malheureusement, les gouvernements ont toujours la possibilité de confier ces opérations à des concurrents (chinois ou indiens) moins scrupuleux. Ainsi l’or noir continuera d’alimenter les conflits et la corruption. La solution viendra très certainement d’une prise de conscience de la société civile, de la diaspora. Il est grand temps pour nous tous de mettre le nez dans ces affaires qui jouent un rôle central dans le sort des populations et influencent les modes de gouvernances dans nos pays d’origines.
Du même auteur :
A la reconquête du ciel africain
Le développement des TIC en Afrique
Du développement durable au service du protectionnisme économique.
L’allègement de la dette… par la dette !
La guerre des matières premières africaines. Chap. 3. Les ressources minières
La guerre des matières premières aficaines. Chap. 2. Les matières premières agricoles
Chine-Afrique. L’Empire du milieu étend son emprise sur les Etats africains
Expériences de la Microfinance en Afrique
Les performances des places financières africaines
L’Afrique, nouvel Eldorado pour les fonds d’investissement ?
[1] ACP : Les Pays ACP ou Pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique, sont des pays signataires des accords de Lomé et de Cotonou. La convention de Lomé est un programme de coopération entre 27 États de l’Union européenne et 79 pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP). Elle met en place principalement des préférences tarifaires donnant accès à ces pays au marché européen ainsi que des fonds spéciaux destinés à garantir la stabilité des prix à l’achat pour les produits agricoles et miniers.
L’accord de Cotonou, signé au Bénin en juin 2000 lui a succédé. L’une des principales nouveautés de ce nouvel accord est l’élargissement du partenariat à de nouveaux acteurs tels que la société civile, le secteur privé, les syndicats, les autorités locales, ... Ceux-ci sont sensés être impliqués dans les consultations et la planification des stratégies de développement nationales, auront accès à des ressources financières dédiées et seront impliqués dans le déroulement des programmes. De nombreuses petites îles de la Caraïbes comme Belize, Haïti, Cuba ou encore Trinité-et-Tobago sont des Pays ACP
[2] Sans de nouvelles recherches, la production est amenée à diminuer d’ici 20 ans et à s’arrêter d’ici 30 ans.
[3] Majors, Etats consommateurs et compagnies pétrolières indépendantes
[4] Jeffrey Sachs, Joseph Stiglitz et Macartan Humphreys