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Le Marché des cosmétiques "ethniques" Part. 2

« Claires » et « lisses » à tout prix

jeudi 28 juin 2007 | par Tshibwabwa Mua Bay & Inacia Mendes

A l’heure où tous les produits de consommation courante font l’objet d’une surveillance accrue de la part des grands organismes sanitaires comme l’AFSSAP, les produits dits « d’embellissement » destinés aux femmes noires, ne sont quasiment soumis à aucun contrôle.

La dangerosité de certains de ces produits est pourtant suffisamment connue, pour que certaines grandes enseignes de supermarchés refusent de les voir figurer dans leurs rayons. Ces chaînes cherchent avant tout à se prémunir d’éventuelles poursuites d’inspecteurs de contrôle sanitaire, mais ne se soucient pas outre mesure du fait que leurs consommatrices noires puissent se procurer ces produits ailleurs.

De nombreux produits dits « ethniques », tout particulièrement les crèmes défrisantes, dont l’application nécessite d’ailleurs le port de gants, sont en effet très corrosifs. Leur utilisation répétée provoque très souvent des alopécies (perte définitive des cheveux), des brûlures du cuir chevelu, et leurs effets à long terme sur la santé n’ont encore fait l’objet d’aucune étude officielle. L’utilisation de certains actifs présents dans les produits « embellissant », comme l’hydroxyde de sodium, mieux connu sous le nom de "défrisant avec soude", sont soumis à une réglementation sévère pour les produits cosmétiques destinés aux occidentaux. Ils sont pourtant vendus dans les boutiques dites « afro » de quartiers parisiens comme Strasbourg Saint-Denis ou la Goutte d’or, sans le moindre contrôle quant à leur concentration et les allergies qu’ils provoquent, tant sur les coiffeuses que sur leurs clientes.

Mais il faut dire que nos habitudes de consommation "passives" n’encouragent ni les fabricants, ni les organismes de contrôle à mieux réglementer la vente et l’utilisation de ce type de produits. Quand un produit défrisant leur brûle le cuir chevelu, ce qui arrive une fois sur 2, les clientes n’ont certes aucune instance à laquelle se plaindre ou exiger le retrait du dit produit du commerce. Mais le plus étonnant, c’est qu’une telle démarche ne leur traverserait même pas l’esprit. Dans leur grande majorité, les femmes noires sont totalement résignées à voir leurs cheveux tomber un à un, tant le défrisage est un automatisme et le cheveu lisse un critère de beauté intériorisé.

En ce qui concerne les produits « éclaircissants », la plupart des fabricants n’indiquent que partiellement, voir pas du tout, la composition de leurs produits. Ils ne sont de toutes les façons jamais inquiétés. Seul l’hydroquinone a, à ce jour, fait l’objet d’une interdiction officielle, par une loi européenne datée de mars 2000. Cet ingrédient a été banni des produits dermo – éclaircissants à cause de ses effets cancérigènes. Mais, malgré cela, il suffit de se promener dans certains quartiers commerçants de Paris ou des grandes villes de province, pour se procurer "sous table" et sans la moindre difficulté, des produits éclaircissants en contenant.

Bien qu’un grand nombre de ces produits cosmétiques contiennent de la soude caustique, des dermo-corticoïdes et toutes sortes de décapants, tout aussi dangereux que l’hydroquinone , le commerce des produits capilo – défrisants et dermo – éclaircissants, est florissant. Ces cosmétiques, abusivement présentés comme des produits de « soin », existent sous forme de crèmes, pommades, laits, lotions et sérums aux noms évocateurs : fair & white, skin white, x-white, clairissime, topiclair, dermo-clair. Ils font les beaux jours des magazines destinés aux femmes noires comme Amina, et figurent en bonne place dans les catalogues de produits de beauté en ligne proposés par les innombrables sites internet qui occupent ce créneau. Une recherche rapide sur google nous a permit d’en référencer plus d’une cinquantaine.

« L’éclaircissement » est l’argument commercial qui garanti le succès de ces produits, et de grandes marques de cosmétiques ethniques comme Iman ou Arsène Valère, n’hésitent pas à l’utiliser pour vendre leurs crèmes « clarifiantes », « éclaircissantes » ou « unifiantes ». Mais ce sont surtout les petites fabriques non répertoriées qui inondent le marché cosmétique de produits décapants fabriqués en Inde. Ce pays est le premier producteur mondial de produits éclaircissants, abondamment utilisés par les femmes indiennes. Les circuits d’importation étant nombreux (Pakistan, Bangladesh, Chine), les produits étalés dans les boutiques dites « exotiques » des grandes capitales européennes et africaines, sont très souvent contrefaits. Il en va de même des crèmes défrisantes périmées, qui se vendent dans les quartiers à forte concentration de populations noires. Mais cela ne dissuade en rien les consommatrices de ces produits, qui ne reculent devant aucun actif décapant ou lissant, même après avoir subi des brûlures de la peau ou du cuir chevelu, parfois au second degré.

La problématique n’est pas qu’européenne, puisqu’elle concerne pratiquement toute la composante féminine du continent et de la diaspora noirs. Comme le souligne la sociologue martiniquaise Juliette Sméralda : « les Noirs constituent le seul peuple au monde à avoir fait d’un trait physique étranger, à savoir le cheveu lisse, sa norme ». Les pratiques du défrisage et de l’éclaircissement de la peau dépassent donc très largement le simple cadre esthétique, puisqu’ils ont une dimension culturelle.

La crème défrisante constitue le produit phare des marques de cosmétiques ethniques et représente plus de 70% de leurs chiffres d’affaire. On estime que 98% des femmes afro-américaines ont défrisé au moins une fois leurs cheveux, et 98% d’entre-elles a déjà été victime d’une irritation ou de brûlures du cuir chevelu. Pourtant le marché des produits défrisant n’a jamais enregistré de baisse depuis sa généralisation dans les années 80, bien au contraire. La pratique du défrisage constitue une véritable aubaine pour les marques de cosmétiques ethniques, qui n’hésitent même pas à proposer des gammes de défrisants pour enfants en très bas âge, en dépit de toutes les contre-indications médicales.

Si les femmes noires dépensent jusqu’à neuf fois plus que la moyenne de femmes pour l’entretien de leurs cheveux, c’est souvent parce qu’elles n’ont pas le choix. Elles sont prisonnières d’un véritable cercle vicieux, entre les repousses qui nécessitent d’être défrisés régulièrement, et les cheveux déjà défrisés et fragilisés, qui ne peuvent plus se passer de soins spécifiques coûteux pour compenser le manque d’hydratation naturelle et les dégâts causés par les défrisages à base de soude ou d’ammoniac.

La pratique du défrisage génère donc un marché et des bénéfices considérables aux petites et grandes marques de cosmétiques américaines et européennes, mais les industriels asiatiques ne sont pas en reste. Au début des années 90, les commerçants de produits dits « ethniques » ont ajouté à l’offre des marques de cosmétiques classiques, une variété d’artifices permettant aux femmes noires de combler leur désir de chevelure lisse : tissages, postiches, extensions et perruques. Ses produits capillaires sont principalement fabriqués en Inde et en Chine. Les fabricants chinois, spécialistes des mèches synthétiques, sont pour l’essentiel basés dans les régions de Henan et de Quingdao, où sont répertoriés pas moins d’une trentaine d’usines spécialisées dans la fabrication de ce type de produits, à destination de l’Europe, des Etats-Unis et de l’Afrique. Les mèches à base de cheveux humains sont essentiellement fabriquées en Inde. La matière première est récupérée dans les temples où les femmes indiennes et leurs enfants vont faire don de leur chevelure à leurs dieux.

Le temple Tirupati situé dans la ville d’Andhra Pradesh au sud de l’Inde, est le premier fournisseur mondial de cheveux humains, directement prélevés sur ses adeptes par une armée de Barbers (barbiers), pour être revendus à des grossistes qui traitent ces « cheveux naturels ». Ils sont ensuite rachetés par des industries indiennes et chinoises qui les conditionnent avant leur exportation vers les boutiques « exotiques » d’Amérique, d’Europe et d’Afrique. Ils inondent alors les échopes du quartier de la Goutte d’or ou de Strasbourg-saint-Denis à Paris. Les cheveux naturels, en extensions ou en perruques, peuvent se vendre jusqu’à 180€/pièce, et leur pose dans un salon de coiffure se monnaye en moyenne entre 60 et 150€. Malgré ces prix exorbitants, les femmes noires n’hésitent à payer pour avoir « la tête propre », selon l’expression consacrée. Avec une telle demande, on comprend qu’elles soient devenues des clientes de choix pour l’industrie cosmétique.

La question est donc de savoir pourquoi les femmes noires n’hésitent pas à prendre tant de risques pour leur santé, pourquoi elles sont prêtes à se ruiner en produits cosmétiques, et surtout, pour quel idéal de beauté ? Les réponses à ces interrogations se trouvent certainement du côté de l’histoire, de la sociologie et de la psychologie, mais elles doivent toutes tourner autour du rapport de ces femmes à leur image et à leur identité. Image médiatique, entre autres, qui reflète rarement leur identité réelle, et à laquelle elles sont pourtant incitées à se conformer.

*xessal : pratique du blanchiment de la peau au Sénégal

Précédant

Part.1 Un concept, un marché : l’ethno-cosmétique

A suivre

Part.3 La guerre des canons de beauté

Part.4 Peau noire, cheveu crépu, Histoire d’une aliénation.

Toute la beauté sur Ananzie.net :

- C’est quoi une belle peau ?

- Le fond de teint. Tous les conseils de Sarah. K

- Des formes, oui, mais non aux intrus !

- Nos amis les hommes...

- La mise en beauté du cheveu...

- Des lèvres gourmandes...

- Les petits tracas du maquillage

- Sculptures capillaires africaines

- L’hiver en beauté...

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