Diverses sources historiques attestent de la présence d’Africains de croyance musulmane parmi les esclaves originaires de l’Afrique de l’Ouest, déportés vers l’Amérique du Nord entre le 17ième et le 19ième siècle. Mais on ne peut dire avec certitude si l’apparition, dès 1880, d’un premier groupe identifié comme se réclamant de l’Islam, est le fruit d’une résurgence des croyances apportées par les esclaves africains musulmans ou de l’influence indirecte des immigrants musulmans venus du Moyen-Orient à partir de 1870.
Ce qui est sûr, c’est que l’apparition et l’ancrage de cette religion au sein de la communauté afro-américaine sont favorisés par le repli de la communauté noire, en but à la ségrégation raciale qui sévit dans le Sud des Etats unis. Dans ce contexte oppressif, certains mouvements religieux prônent des religions spécifiques aux noirs, certaines chrétiennes, d’autres s’inspirant du Judaïsme, d’autres de l’Islam. L’Islam qui apparaît alors, est un mélange de mythologies africaines et d’influences chrétiennes. Il est réinventé par des groupes à la recherche de leurs racines, qui croient les trouver dans un Islam qu’ils connaissent très mal en réalité. Jusque dans les années 1950, ces premières communautés dites « muslims » restent des groupuscules qui s’influencent et se divisent constamment. En 1913, The Holy Temple of Moorish Science, premier mouvement black muslim d’envergure, fondé par Noble Drew Ali, compte parmi ses membres un certain Wallace Fard Muhammad, fondateur de la fameuse NOI, la Nation of Islam. La Nation de l’Islam, ou Lost - found Nation of Islam in North-America, ou encore Allah Temple of Islam, est la véritable matrice de la quasi-totalité des organisations musulmanes actuelles de la communauté africaine-américaine.
La Nation of Islam a été fondée en 1930 à Detroit, dans le nord des Etats-Unis. Wallace Fard Muhammad, Wallace Dodd Ford de son véritable nom, est un métis blanc-polynésien, né en Nouvelle-Zélande en 1891, arrivé aux États-Unis en 1913, où il sera détenu à plusieurs reprises pour attaques à main armée et trafics de stupéfiants, avant de créer son mouvement. Wallace Fard Muhammad est considéré par la Nation of Islam comme le Messie, appelé "Mahdi", attendu par les musulmans. L’organisation, qui ira même jusqu’à le proclamer « Dieu incarné », affirme qu’il serait venu au monde en 1877 à La Mecque, en Arabie saoudite, avant de venir prêcher le peuple noir en Amérique, puis d’abandonner son incarnation physique en 1934, date à laquelle il disparaît mystérieusement. En vérité Wallace Fard Muhammad disparaît à la suite de nombreux scandales qui entacheront durablement la jeune Nation of Islam. Le plus retentissant est un sacrifice humain commis par des membres de l’organisation en 1933. Wallace Fard Muhammad niera toute implication dans ce crime et, d’après les rapports de police de l’époque, il ira jusqu’à reconnaître le caractère sectaire de son mouvement religieux, créé dans le seul but de racketter les membres de l’organisation.
En dépit des révélations, un petit groupe de croyants militants restent dans le mouvement. Elijah Muhammad prend la direction de la Nation of Islam et le titre de « messager de dieu » en 1934. Il commence à étendre l’organisation, encore limitée à Detroit et Chicago, vers le Nord-Est des Etats-Unis, les milieux noirs très chrétiens du sud se montrant peu réceptifs. Le groupe adopte pour la première fois de son histoire une stratégie missionnaire, et une armée de militants porte les enseignements du mouvement dans les rues des quartiers pauvres et les prisons américaines, où elle rencontre un grand succès. L’organisation bénéficie du climat ségrégationnel de l’Amérique des années 50, du mouvement des droits civiques, des premières indépendances africaines et de l’éveil d’une conscience noire politisée, prônée par les Black Panthers. En 1952, la Nation of Islam recrute Malcolm Little, plus connu sous le nom de Malcolm X, qui entre les années 50 et le début des années 60, mènera l’organisation à son apogée. A partir de la fin des années 1950, la NOI s’installe dans le paysage médiatique et elle effraie autant qu’elle fascine. Orateur exceptionnel, Malcolm X devient un habitué des médias et ses discours enflammés ont un retentissement aussi important que ceux du pasteur Martin Luther King. En 1960, le nombre d’adhérents avoisine les 100 000 personnes. En 1975, la fortune de l’organisation est estimée à 75 millions de dollars. Elle possède des mosquées, de entreprises, un journal, une université, des restaurants, des magasins, une banque et de nombreuses propriétés.
Malgré ce succès, les Black Muslims sont en proie à de nombreuses rivalités et tensions internes provoquées, d’une part, par l’ascendance de Malcom X et, d’autre part, par les dérives autoritaristes de Elijah Muhammad. Le 8 Mars 1964, Malcolm X annonce son départ de la Nation of Islam. Cette rupture est due à des conflits personnels mais également des divergences idéologiques fortes, qui annoncent l’évolution future de la majorité des Black muslims vers l’islam sunnite orthodoxe. Malcolm X se convertit à d’ailleurs à ce courant et crée quelques mois plus tard avec des dissidents de la Nation of Islam, sa propre organisation, The Muslim mosque inc. Cette dissidence provoque l’assassinat du leader politique en février 1965. La plupart des enquêtes concluent à une machination des sbires d’Elijah Muhammad avec la complicité active de la police et du FBI. Ces thèses sont renforcées par le rapprochement des Black Muslims avec les autorités gouvernementales. Les membres de la Nation of Islam collaborent notamment avec les instances policières pour détruire les locaux des Black Panthers a Philadelphie, en représailles de leur soutien a Malcom X. en 1973, cinq membres de la famille de Hamaas Abdul Kahaalis, un autre leader noir muslim, opposant à Elijah Muhammad, sont tués par les hommes de ce dernier. Le règne d’Elijah Muhammad sur la Nation of Islam se révèle aussi prospère que tyrannique.
La mort de ce dernier en 1975 sonne donc comme une libération. Warith Deen Muhammad, septième fils d’Elijah Muhammad, prend la succession de son père à la tête de l’organisation. En 3 ans il transforme de fond en comble l’idéologie du mouvement, et l’amène sur une base religieuse sunnite orthodoxe. Le mouvement entend continuer à s’adresser de façon privilégiée aux Noirs américains, mais se considère désormais comme une communauté faisant partie de l’Islam mondial. Le nom de Nation of Islam est remplacé par Muslim American Society. Mais ces réformes ne plaisent pas à tout le monde, et en 1978, le pasteur Louis farrakhan quitte l’organisation pour protester contre ces changements d’orientation. En 1981, il crée une nouvelle Nation of Islam, plus fidèle aux préceptes d’Elijah Muhammad. Mais il apprend à tenir compte de l’évolution de la communauté afro-américaine, de laquelle émerge une classe moyenne mieux intégrée à la société américaine, et composer avec les différents courants et dissidences de l’Islam noir. Les musulmans noirs sunnites représentent en 2006 un mouvement important au sein de la communauté noire américaine. Ils seraient à ce jour entre 1 et 2 millions.
Un mouvement religieux, ethnique, politique et économique
La vision idéologique de Nation of Islam a été formalisée dans le "Muslim Program" de 1965, toujours en vigueur. Elle repose sur l’idée que l’islam est la véritable religion de l’homme noir, elle est réservée aux Noirs, et, accessoirement aux autres populations « de couleur ». Au-delà de la thématique purement religieuse, l’islam noir propose donc une véritable idéologie nationaliste de la fierté noire qui consiste en une inversion des préjugés raciaux jugeant les Blancs, de « race inférieure » et « représentants du Diable sur la terre ». Soulignons que L’idéologie de la raciale de la Nation of Islam, qui a fait la renommée des discours de Malcolm X, est l’un des aspects les plus contradictoires de cette organisation. Premièrement, Le fondateur de ce mouvement, Wallace Fard Muhammad, considéré comme « Dieu incarné », n’est pas un « Noir » au sens américain du terme, c’est-à-dire ayant parmi ses ascendants, des ancêtres Africains. Les théories raciales de la Nation of Islam soutiennent l’idée que la race noire engloberait des peuples « foncé, brun, jaune ou rouge ». Mais ces théories diabolisant les Blancs apparaissent encore plus paradoxales dans le fait que la Nation of Islam a très souvent pactisé avec le gouvernement américain, entre autres, pour éliminer d’autres mouvements noirs. Elle est allée jusqu’à accueillir dans ses réunions des représentants du parti nazi américain, qui prône la supériorité blanche et qui a encouragé le lynchage des Noirs dans le Sud des Etats-Unis.
Quant à ses rapports avec les autres religions, la Nation of Islam considère le christianisme comme la religion de l’esclavage et du mal.
Sur le plan spiritue,l ces principes fondamentaux s’accompagnent de nombreux préceptes moraux : Interdiction des mariages inter-raciaux, des relations sexuelles hors mariage, affirmation des « valeurs familiales », rôle dirigeant de l’homme au sein de la cellule familiale. La Nation of Islam se révèle être en phase avec les problèmes de la communauté noire dans laquelle la « dislocation de la cellule familiale » est très forte (c’est la communauté avec le plus de mères célibataires). La NOI soutient donc l’importance de la vie familiale et de la fidélité conjugale et insiste aussi sur le respect des cinq Piliers de l’islam. La consommation de porc, de drogue, mais aussi de tabac et d’alcool sont également interdits ou condamnés. Le changement de nom, et parfois du prénom, pour un prénom musulman, africain ou un "X" est une règle de la communauté. Il marque la rupture symbolique avec son passé d’incroyant et l’effacement du patronyme historique esclavagiste.
L’idéologie de la Nation of Islam ne se limite pas au domaine religieux. Elle a aussi une forte composante sociale et politique, que l’organisation peut partager avec d’autres groupes nationaliste afro-américains. L’idée centrale est l’indépendance politique et économique des Noirs par rapport aux blancs. Cette idée s’exprime au niveau territorial par la volonté de créer un état indépendant noir. L’indépendance doit aussi se construire dans le domaine économique. La Nation of Islam a très tôt insisté sur la nécessité pour les Noirs en général, et les « musulmans noirs » en particulier, de construire des entreprises noires et d’acheter préférentiellement dans ces entreprises, d’épargner et d’investir. L’indépendance doit enfin se construire dans le domaine intellectuel. La NOI accuse en effet le système d’éducation américain d’avoir toujours maintenu les noirs dans une situation d’échec scolaire et d’exclusion des universités, et d’avoir développé des programmes ethno-centrés développant le mépris pour les Noirs et les civilisation extra-européennes.
Au final, l’islam est réinterprété dans un sens très hétérodoxe par la Nation of Islam. Le groupe apparaît comme portant à la fois un message politique, social et religieux. A ce titre, la Nation of Islam n’a donc jamais été reconnue comme musulmane par les groupes musulmans orthodoxes des années 30. Le succès de la NOI repose essentiellement sur sa capacité à offrir un véritable cadre morale, sociale, un modèle de développement économique, intellectuel et identitaire à des populations noires stigmatisées et marginalisée par la société américaine depuis des générations. Les musulmans noirs et la Nation of Islam ont créé des institutions religieuses spécifiques aux Noirs, et ont toujours agit dans leur intérêt. Ces groupes (en particulier la NoI, qui est le mieux organisé) ont aussi acquis un poids politique auprès des institutions politiques, qui doivent prendre en compte leur opinion.
Tant les organisations musulmanes noires sunnites que Nation of Islam ont aujourd’hui une certaine aisance financière. Celle-ci vient des collectes au sein de la communauté, mais aussi de financements étrangers. L’Arabie saoudite, par exemple, finance la constructions de mosquées, du moins celles du courant sunnite orthodoxe. Ainsi, les Saoudiens auraient fournit 7 à 8 millions de dollars pour aider au développement du « Masjid Bilal Islamic Center », la plus grande mosquée noire à South Central à Los Angeles. La Nation of Islam n’a pas accès à ces financements saoudiens, du fait de son hétérodoxie. Mais elle aurait aussi obtenu dans le passé des financements étrangers (Sukarno d’Indonésie, Kwame Nkrumah du Ghana, ou Fidel Castro).