La "9ème Conférence des Chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union Africain", qui a mobilisé l’opinion tant africaine qu’internationale autour de son principal point à l’ordre du jour : la création des Etats-Unis d’Afrique et du Gouvernement de l’Union, s’est terminée le mercredi 4 juillet 2007 par une résolution mettant en place une commission ministérielle chargée de mener des études sur des questions aussi essentielles que l’identification du contenu des concepts de gouvernement d’union et ses rapports avec les gouvernements nationaux ; l’identification des domaines de compétence et l’impact de ce gouvernement sur la souveraineté des Etats membres ; la définition des relations entre le gouvernement de l’Union et les communautés économiques régionales ; l’élaboration d’une feuille de route et d’un chronogramme pour la mise en place d’un gouvernement de l’Union ; et l’identification de ressources additionnelles pour financer les activités de l’Union.
A la lecture de la presse : « Combat d’éléphants pour ou contre les Etats-Unis d’Afrique » (Nettali.com), « Les Etats-Unis d’Afrique divisent » (Le Magrheb), « Union Africaine : un écho inégal pour les Etat unis d’Afrique » (Abidjan.net), on est tenté de penser à un éternel recommencement de l’histoire et à être ramené quarante quatre ans en arrière, lorsque le groupe de Casablanca, mené par Kwame Nkrumah et Gamel Abdel Nasser, des progressistes, comme on disait, et celui de Monrovia, conduit par Léopold Sédar Senghor et Félix Houphouët-Boigny, des modérés, s’opposaient sur le même « gouvernement de l’Union et les Etats-Unis d’Afrique », et « la souveraineté des Etats et l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation ». Loin des idéologies des années 60 et d’une certaine mainmise des blocs et des anciens colonisateurs, s’affrontent aujourd’hui deux groupes dont les motivations sont aussi opposées que complexes.
Mouammar Khadafi, l’homme déterminé qui nourrit une grande ambition pour lui-même et pour l’Afrique, et qui veut tout et tout de suite, est suivi par un grand nombre des dirigeants de l’Afrique francophone, dont notamment Abdoulaye Wade et Omar Bongo, particulièrement motivés par les "dons" du chef d’état Lybien. Opposés au "Guide de la Jamahiria", tel que se fait appelé Khadafi, se trouvent les pays du Maghreb, des frères qui le connaissent suffisamment pour avoir subis ses innombrables et extravagantes tentatives d’union entre arabes et, surtout, Thabo M’Beki suivi par les pays d’Afrique australe dont plusieurs membres de la SADC (Southern African Development Community qui compte l’Angola, le Botswana, le Lesotho, le Malawi, le Mozambique, le Swaziland, la Tanzanie, la Zambie et le Zimbabwe), et président d’une grande puissance montante, l’Afrique du Sud. Afrique du sud qui, devant les carences de l’Union Africaine, n’a pas hésité à proposer de prendre en charge une grande partie des frais de fonctionnement de l’Organisation continentale, avant d’essuyer le refus de plusieurs autres membres. Une Afrique du sud ambitieuse et indépendante, hors de portée de la sphère d’influence de Mouammar Khadafi, et qui n’a pas envie de se voir toute de suite diluée dans une sorte d’Etat fédéral africain.
Les spécialistes de l’histoire de l’organisation continentale croient, en tout cas, retrouver à Accra, en dehors du thème de la mondialisation, quasiment les mêmes arguments et les mêmes attitudes que dans les débats qui ont entouré la création de l’OUA 1963. L’histoire, même récente, recommence, car on ne peut également s’empêcher de noter dans la démarche d’Accra la même impréparation, la même précipitation, la même inconséquence qui ont guidé, entre 2000 et 2002, à l’enterrement de l’OUA et son remplacement par l’Union Africaine, par le forcing bien connu du même "Guide de la Jamahiria" qui aujourd’hui crie à l’échec de l’OUA, de l’UA, de la Commission de l’union, du Parlement africain corrompu, ainsi que leur inefficacité et incapacité à réaliser l’intégration africaine.
On sait pourtant combien par des pressions exercés sur des Chefs d’Etat « convoqués » à Tripoli, des sessions extraordinaires de l’OUA organisés à Syrte, et certains disent même des mallettes des dollars distribuées, le Guide a fini par arracher à Lomé, en 2000, l’Acte constitutif de l’UA. Pour le fait accompli, disons le putsch, d’Accra, le Guide avait cependant changé de stratégie, car comme il le déclarait devant le Forum des cadres africains convoqué par lui-même à Tripoli du 20 au 22 juin 2007, la création de l’Union des Etats-Unis d’Afrique est désormais une affaire des peuples africains et non de leurs dirigeants. Il y affirmait d’ailleurs que les « Etats-Unis d’Afrique démarreront, même avec deux pays ». Khadafi s’est convaincu d’avoir obtenu l’adhésion de ces peuples à son projet en organisant, sur sa route d’Accra, un périple avec un cortège impressionnant de 100 véhicules, à travers le Mali, la Guinée, la Sierra Léone et la Côte d’Ivoire.
Si le coup avait réussi à Accra, l’UA n’aurait fait que respecter une tradition d’improvisation et de manque de rigueur, ainsi qu’en témoigne le fait que ce n’est qu’après l’échec du sommet qu’une mission a été confiée à une commission, afin qu’elle se penche sur des préalables essentiels, et qui doit déposer ses conclusions dans six mois, lors du prochain sommet à Addis-Abeba. Faut-il rappeler qu’en 2000, lors de l’adoption de l’Acte constitutif de l’UA, un calendrier prévoyait la formation d’un gouvernement de l’Union vers 2009 et la transformation de l’Afrique en une fédération des Etats-Unis d’Afrique en 2015.
Le combat entre ceux qui voulaient les Etats-Unis d’Afrique « tout de suite, ici », les « maximalistes », disons « les jusqu’au-boutistes », et ceux dits « gradualistes », est très clairement une confrontation entre la logique de l’utopie politique comme solution magique à l’intégration et une logique du progrès économique et social comme fondement et préparation à l’unification. A Accra, les tenants de la première ont tenté d’inverser la logique du Plan d’action et de l’Acte final de Lagos adoptés en 1980, par lesquels les dirigeants africains, reconnaissant que le développement et l’intégration économique du continent sont une condition fondamentale pour atteindre les objectifs de l’OUA, prenaient entre autres mesures celles de la mise en place d’un Marché africain commun comme point de départ pour la formation de la Communauté économique africaine.
Rien de tout cela n’a été réalisé. Ni le renforcement des communautés économiques régionales, ni la création d’une Banque centrale africaine, d’un Fonds monétaire africain et des Commissions techniques spécialisées, ni même la mise en oeuvre du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique, prônés plus tard.
Faut-il pour cela opter pour la fuite en avant ? Il n’y a en fait plus d’opposition sur la nécessité d’une intégration totale de l’Afrique. Le combat d’Accra apparaît ainsi une opposition entre ceux qui, mus par les passions et les ambitions personnelles, veulent brûler les étapes et croire au miracle du verbe et des résolutions, et ceux qui ont cherché à convaincre que les Etats-Unis d’Afrique est une œuvre à "construire" et non à "créer". L’union Européenne, qui sert de modèle, et qui n’en est pas encore à sa complète intégration politique, se construit depuis 1957.
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