Qu’un Kabila soit allé négocier, à l’insu et sans l’accord de ses soutiens occidentaux, ce qu’un homme d’affaires de Kinshasa s’est empressé de qualifier de « mise en application d’un plan Marchal que d’autres ont toujours refusé à l’Afrique et que les Chinois sont aujourd’hui capables de réaliser seuls », est sans nul doute révélateur d’une évolution des rapports qui ne trompe pas. Sûrement, on rétorquera que pendant la guerre froide des dirigeants africains ont souvent eu à flirter avec l’un ou l’autre bloc. Il est évident qu’à l’époque, ces revirements, souvent démarchés par les blocs eux-mêmes, étaient plus idéologiques qu’économiques. Car même les plus « marxistes » des pays africains n’ont pas échappé au diktat du FMI, de la Banque Mondiale ou du Club de Paris.
C’est pourquoi dans ce monde de l’après mur de Berlin, il n’est pas anodin dans l’affaire congolaise d’entendre le Ministre des Infrastructures, Travaux publics et Reconstruction, dans sa défense des « contrats chinois » devant l’Assemblée Nationale, assumer : « C’est nous qui sommes allés vers les Chinois pour leur proposer d’entrer en négociation avec l’Etat congolais. Ce ne sont pas les Chinois qui sont venus nous dire qu’ils avaient besoin de cuivre ». Que l’on se trouve dans ce cas devant seulement une indignation des pays occidents, des conseils intéressés du FMI et de la Banque Mondiale, doit également être révélateur d’une époque qui s’éloigne.
En effet dans l’affaire des contrats chinois et dans la sorte de dialogue des sourds qui s’installe, les arguments des sociétés occidentales semblent de plus en plus courts. Elles disent que la RDC s’expose aux risques d’un profond surendettement et d’un grand déséquilibre macro-économique. Les Congolais disent : « il ne s’agit pas d’un prêt et mais d’un troc ». Les Chinois apportent de l’argent frais. Ils nous construisent des infrastructures (routes, chemins de fer, hôpitaux, écoles). Ils relancent notre industrie minière. Et, surtout, ils font se qu’ils disent et se paient en minerais qui dorment dans notre sous-sol.
Les Occidentaux disent : « les Chinois agissent sans transparence, sans concertation avec d’autres partenaires et dans l’ignorance des règles qui régissent les rapports économiques internationaux ». Ils les accusent d’ignorer les conditionnalités de bonne gouvernance et de respect des droits de l’Homme, de risquer d’aggraver la corruption au Congo en apportant tant de fonds. Ils attirent notamment l’attention des Congolais sur le fait que les contrats léonins des Chinois n’apporteront pratiquement rien à l’Etat et aux populations congolaises.
Les Chinois disent qu’en la matière, les Occidentaux n’ont pas de leçons à donner. Les Congolais pour leur part, conscients que la manifestation de mauvaise humeur de leurs partenaires traditionnels est due au fait qu’on les oblige aujourd’hui à « partager le gâteau », répètent à satiété qu’il y a au Congo de la place pour tout le monde. Ils démontrent qu’aux termes de ces contrats, l’argent frais des Chinois ne circulera pas et donc ne pourra pas aggraver la corruption.
En tout état des causes, les Congolais sont obligés de constater que les 12 à 15 milliards de dollars d’endettement de la part de leurs partenaires traditionnels dont ils sont accablés depuis quarante ans, n’ont rien apporté ni à l’Etat ni au peuple congolais. Et à propos de la transparence dans la signature des contrats, les observateurs peuvent constater que non seulement le gouvernement congolais a été emmené à mettre en place une Commission interministérielle de « revisitation » des contrats miniers, signés avec l’accord de la Banque Mondiale depuis 1997, mais surtout que les conclusions de cette commission sont accablantes pour les entreprises occidentales, qui auraient profité de la faiblesse de l’Etat congolais et de la corruption de ses cadres pour le « flouer dans les différents partenariats » : closes d’exclusivité de la commercialisation des produits pour les multinationales, extension des concessions et recul de la participation congolaise dans la gestion, non imposition (certaines ont négocié des conditions d’amnistie fiscale de 20 à 30 ans), des miettes versées à l’Etat congolais ( en 2007, deux sociétés minières, BHP Billton et Rio Tinto, ont réalisé respectivement des profits de 13,496 millions et 7,746 millions. Au cours de la même période, les quelques 60 sociétés minières opérant au Congo ont versé 26,7 millions de taxes), etc. La commission recommande tout simplement la résiliation ou la renégociation.
Les observateurs peuvent également se rendre compte de ce que sur la trentaine des contrats signés avec la Gécamines, cinq seulement sont arrivés au stade de production et que la plupart des autres sont versés dans des spéculations boursières dans le monde, où les heureuses entreprises continuent à amasser des millions. Aussi, en matière de transparence et de corruption, la leçon des sociétés occidentales s’avère de plus en plus difficile à tenir. Récemment, un quotidien de Kinshasa révélait l’existence d’un rapport du Département de l’intégrité institutionnelle de la BM sur la gestion des projets de la Banque Mondiale en RDC, longtemps gardé secret, qui met à jour une parfaite anthologie de malversations : neutralisation de contrôles, trafic d’influence, persécution des gêneurs, organisation des comptabilités opaques et incontrôlables, falsification des rapports, dissimulation d’audits, utilisations inappropriées des fonds, recrutement irrégulier des consultants complaisants, contrats irréguliers pour des dizaines de millions des dollars, etc.
Par ailleurs, dans ce pays détruit par trente années de dictature et une longue guerre, où les partenaires ont bien voulu dépenser 450 millions pour la tenue en 2006 d’élections démocratiques, 20 à 30 % seulement des mirobolantes promesses de financement ont été tenues. De quelques 750 millions d’euros promis par l’Union Européenne pour 2007, par exemple, 250 sont parvenus à l’Etat congolais. 40 % de ce montant étaient affectés aux salaires et aux frais de fonctionnement. Devant tout cela, il n’est pas étonnant que le ministre congolais qualifie le partenariat avec la Chine de « contrat modèle », qu’il se réjouisse de voir son pays bénéficier d’un financement dont le volume n’a jamais été atteint depuis l’indépendance, et qui va permettre la reconfiguration, l’implantation et la restauration des infrastructures de base, assurant ainsi la relance des activités agricoles, minières, industrielles et la mobilité des biens et des personnes.
Au-delà du cas congolais, il est aujourd’hui de notoriété publique que les « contrats modèles » chinois, surtout le « troc » contre les matières premières et l’argent frais en milliards, essaiment un peu partout en Afrique : dans l’industrie pétrolière en Algérie, en Angola, au Gabon, au Nigéria, au Soudan ; dans les mines au Niger, en Zambie ; au Zimbabwe, au Sénégal.
La question que l’on peut légitimement se poser est celle de savoir si les bouleversements qui s’opèrent sous nos yeux se réaliseront encore une fois sans la participation (active, consciente et concertée) des Africains. Où est la voix de l’Afrique dans le débat, mieux la dispute concernant les matières premières africaines, qui s’installe entre la Chine, première puissance économique mondiale dans 20 ans, et les Occidentaux ? Le temps n’est-il pas venu pour que, sans peut-être aller jusqu’au geste audacieux des pays de l’Amérique latine qui ont décidé de rompre avec la Banque Mondiale, le FMI et la Banque Interaméricaine de Développement en créant la Banque du Sud, l’Afrique prenne au moins l’initiative d’un débat sur la valeur de ses matières premières dans l’économie mondiale ?