En novembre 2005, Ellen Johnson Sirleaf devient la première femme dirigeante d’un pays africain, en devenant la présidente du Liberia. Cette implication croissante des femmes noires dans la vie politique traduit-elle un simple besoin de reconnaissance dans des rapports hommes-femmes inégaux ou est-elle plus simplement la suite logique d’une émancipation amorcée il y a longtemps ? Retour sur le parcours de certaines d’entre elles.
A l’origine….Contrairement à ce que l’on a l’habitude de penser, les femmes noires, d’Afrique ou d’ailleurs se sont toujours impliquées dans la vie politique, sociale et économique de leur pays. Loin des stéréotypes (femmes soumises, réduites aux tâches ménagères, « esclaves » de leurs époux), elles ont comme l’a déclaré Sandrah Monthieux Pélage – présidente du premier congrès mondial de la femme noire qui a eu lieu en juillet 2004 – l’habitude de faire des miracles avec peu de choses, elles sont habituées à « maximiser » et disposent d’un talent fou, sous-estimé suite à un manque de visibilité et à un manque de valorisation de leur potentiel.
Ainsi, quand Rosa Parks risqua sa vie en refusant le 1er décembre 1955 de céder sa place à un passager blanc dans un bus (les 4 premiers rangs étant réservés aux Blancs), elle ignorait que ce geste allait conduire la Cour Suprême des États-Unis à décider le 13 novembre 1956, que la ségrégation dans les bus était anticonstitutionnelle. Tout comme elle ignorait, qu’il allait permettre à un jeune pasteur alors inconnu de 26 ans, Martin Luther King, de se faire connaître en lançant sa première campagne en faveur des droits civiques des Noirs aux Etats-Unis. Plus loin encore, on trouve Harriet Tubman, figure emblématique de la résistance à l’esclavage, qui après avoir réussi à s’échapper de l’enfer des plantations, retourna sur les terres esclavagistes pour libérer plus de 300 esclaves, sans en perdre un seul.
Depuis, partout dans le monde, de nombreuses associations, congrès, journées ont vu le jour pour promouvoir le rôle des femmes noires dans la société, comme la journée « Femmes Noires et Intégration », organisée par l’association les Z’Antilop à Paris, le 25 novembre 2006. Alors quelles sont les revendications de ces nouvelles militantes ? Sont-elles les mêmes de part et d’autre du globe ?
Amérique Latine : Lutte contre le racisme et féminisme L’Amérique Latine compte environ 150 millions d’afro-descendants sur ses 500 millions d’habitants. Le Brésil est le deuxième pays au monde comptant le plus de Noirs, après le Nigeria. Au total quelques 79 millions d’afro-descendants, soit 42 % de ses habitants. Bien qu’elle représente près de 30% de la population en Amérique latine, l’existence de population noire y est quasiment occultée. Elle subit de plus un racisme exacerbé, mais déguisé , qui conditionne les possibilités de réussite et de progrès. Quand on naît noir, on a 90% de chances d’être pauvre ! Au Brésil, 2 analphabètes sur 3 sont noirs. Quant aux afro-descendantes, dont le nombre est estimé à environ 80 millions sur l’ensemble des pays d’Amérique latine, elles occupent généralement les postes à plus bas salaires et sont systématiquement ignorées par l’Histoire. Dès lors, de nombreuses voix féminines s’élèvent pour dénoncer ces injustices et parmi elles, celles de Epsy Campbell et de Matilde Ribeiro.
Epsy Campbell, dont les grands-parents ont immigré de la Jamaïque vers le Costa Rica, est une économiste, devenue activiste puis politicienne. Elle a été récemment élue présidente de son parti, le Partido Accion Ciudadana (Parti Action Citoyenne) et a manqué le poste de vice-présidente du Costa-Rica de seulement 3300 votes . C’est la première fois qu’un afro-descendant atteint un tel niveau en politique en Amérique Latine. D’ailleurs elle se définit elle-même comme « le stéréotype le plus atypique du Costa Rica » puisqu’elle est à la fois une femme et une Noire. Son combat : augmenter la participation des femmes noires en politique. Pour elle , ce programme passe par quatre étapes : gagner de l’espace en tant que fonctionnaires élues, gagner des places dans les partis politiques qui sont à la base de la construction démocratique et politique, atteindre ces objectifs à l’intérieur des partis politiques émergent s, travailler beaucoup plus que les hommes politiques en élaborant un agenda sur la race (noire) et le genre (femme), tout en appuyant l’agenda national.
Matilde Ribeiro, quant à elle, ministre Afro-brésilienne du Secrétariat Spéciale des Politiques de Promotion de l’égalité raciale (Seppir), lutte pour augmenter la visibilité de la population noire au Brésil. Pour ce faire, elle soutient le projet de Loi 73/99 qui propose la création de réserves de places pour les étudiants venant de l’école publique, ainsi que des quotas pour les Noirs et les Indigènes, proportionnels à la présence de ces communautés dans la population de chaque état. Bien que accusée par certains de favoriser une « guerre Noirs-Blancs » en soutenant ce projet, elle réplique que ce projet est « un élément essentiel » de lutte pour l’égalité des chances au Brésil.
France et Antilles : L’intégration La France compte entre 3 et 5 millions de Noirs. La question de l’intégration de la population noire a pris une importance particulière depuis 2003, suite au débat lancé par Nicolas Sarkozy sur la discrimination positive. Mais la discrimination positive n’a fait que relance un débat qui ne date pas d’hier. Voici donc deux femmes , Rama Yade-Zimet et Christiane Taubira, qui , chacune à leur manière, luttent pour l’intégration des Noirs en France.
Nommée Secrétaire d’Etat auprès du ministre des Affaires Étrangères, chargée des affaires étrangères et des Droits de l’Homme depuis le 19 juin 2007, Rama Yade-Zimet représente la nouvelle vague de jeunes militants noirs, qui considère que les Noirs doivent sortir de la victimisation et se battre, malgré les difficultés. Bien que membre de l’UMP – qu’elle rallie à la fois par fascination pour le charisme de Nicolas Sarkozy et contre le manque de crédibilité des politiques de gauche – elle n’hésite pas à s’en écarter comme par exemple en se prononçant contre la constitution européenne. Elle est favorable à la politique de discrimination positive, la lutte contre le racisme par l’éducation et incite la population noire à se regrouper pour créer une communauté forte à l’image de la communauté asiatique par exemple.
Christiane Taubira elle non plus n’inscrit pas ses prises de position dans une logique de parti. Députée de Guyane et proche du parti socialiste, elle s’oppose tout comme Rama Yade-Zimet à la constitution européenne, tout comme à la loi française sur les signes religieux dans les écoles publiques, loi pourtant soutenue par les partis de gauche. Mais si elle est considérée par les politiques comme un électron libre, c’est elle qui donne son nom à la loi française – Loi Taubira – votée le 10 mai 2001 qui reconnaît la traite négrière comme « crime contre l’humanité ». En 2002, elle est candidate à l’élection présidentielle pour le Parti radical de gauche et obtient 2,32% des voix. Même si ce score paraît faible, sa candidature montre à quel point les femmes noires se préoccupent de la vie politique aujourd’hui, et représente l’ultime étape dans son combat pour l’égalité des chances.
États-Unis : La politique nationale Aux États-Unis, la logique est tout à fait autre. Même si les revendications pour les droits civiques des Noirs subsistent, elles ne sont plus au premier plan puisque les États-Unis apparaissent comme l’un des pays où il y a le moins de disparité entre les Noirs et les Blancs, ainsi qu’entre les hommes et les femmes. Les femmes noires ont donc eu très tôt accès au monde de la politique, même si elles ne sont pas toujours connues ou reconnues. Dès lors, leur implication porte plus sur la politique générale de leur pays, que sur des aspirations féministes ou des revendications liées à leur couleur.
Ainsi, Condoleeza Rice, bien que première femme noire à occuper le poste de Secrétaire d’état aux États-Unis, refuse d’adhérer au communautarisme noir. Au contraire, classée en 2004 et 2005 comme la première femme la plus puissante du monde, période pendant laquelle elle était Conseillère à la Sécurité Nationale, elle souhaite que son parti – le parti républicain – la regarde « comme un individu » et non comme « partie d’un groupe ». Dès lors, son engagement politique se traduit par un soutien à la politique du président George Bush, que ce soit en Irak, au Liban, en Corée du Sud, en Israël ou encore quand en 2005, elle annonce la création du programme d’aide, « fonds pour la diversification de l’économie africaine ».
Afrique : La parité Les femmes africaines ont toujours eu un rôle actif dans la politique de leur pays. Jusqu’à présent, leur implication se traduisait plus souvent par la création d’associations, de groupes de discussions, dans lesquels elles se réunissaient pour débattre et trouver de nouvelles idées pour faire changer les choses. Aujourd’hui, elles en veulent plus. Elles veulent , elles aussi être au premier plan et ce d’autant plus que la plupart des lois leurs sont favorables, comme au Congo-Brazzaville où aucune loi n’interdit aux femmes de s’impliquer dans la vie politique. Icônes de ce changement, Simone Ehivet Gbagbo et Ellen Johnson.
Femme du président ivoirien, Laurent Gbagbo, Simone Ehivet Gbagbo, fonde avec son mari, en 1982 le parti Front populaire ivoirien. Syndicaliste active dans les années 70, elle a été plusieurs fois emprisonnée pour sa lutte en faveur du multipartisme, la Côte d’Ivoire étant alors sous le régime du parti unique. Elue députée, elle a été présidente de son parti à l’Assemblée Nationale et aujourd’hui, elle est même pressentie pour remplacer son mari, au poste de chef de l’Etat. Son engagement pour la politique, lui vint très tôt, notamment grâce à son père, gendarme. Patriote intellectuelle et militante, elle a lutté pour l’ivoirisation des programmes scolaires. Sa force lui vient de sa foi dans le christianisme, qu’elle assume complètement, malgré les critiques faites aux églises évangélistes.
Présidente du Libéria depuis 2005, Ellen Johnson Sirleaf, économiste de formation, commence sa carrière politique dans les années 70 également. De 1972 à 1978, elle est Secrétaire d’Etat aux Finances du Libéria. Elle occupera ensuite plusieurs postes dont celui de Vice-Présidente de la Région Afrique pour le Bureau de Citibank à Washington. Elle est la première femme à accéder au poste de chef de l’Etat en Afrique. Depuis son élection, elle lutte pour le maintien de la paix au Libéria et axe sa politique sur la sécurité, la primauté du droit de gouvernance, la relance économique et la reconstruction des infrastructures. L’une des ses premières actions en tant que présidente, fut de demander au Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 17 mars 2006, de lever les sanctions sur les exportations de diamants et de maintenir la présence de l’ONU au Libéria pour soutenir la stratégie de son gouvernement.
En ce nouveau millénaire, les femmes noires sont à l’honneur. Que ce soit pour défendre leurs droits, leur couleur ou leur pays, elles n’hésitent plus à monter au créneau. Au-delà de leur simple besoin de reconnaissance, c’est l’avenir de toute la communauté noire qui se joue et plus que jamais, les femmes noires portent en elles la clé du progrès et de la réussite de la population noire.