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Malgré une crise politique sans précédents, l’économie kenyane résistera à la faillite

Malgré une crise politique sans précédents, l’économie kenyane résistera à la faillite

samedi 5 juillet 2008 | par Stella Ayoko Dosseh

En décembre dernier, alors que la Commission électorale annonçait à la hâte la réélection de Mwai Kibaki, l’opposition guidée par Raila Odinga, chef du Mouvement Démocratique Orange contestait cette victoire et demandait un décompte transparent des voix du scrutin présidentiel. S’en est alors suivi des manifestations et des violences qui ont mené au déplacement de quelques 300 000 personnes et ont fait plus de 1500 morts. La crise politique qui a frappé le Kenya le 27 décembre dernier a rapidement alarmé économistes et investisseurs. Pour autant, peut-on pronostiquer la déroute de l’économie kenyane ? Rien n’est moins sûr.

Une agriculture mise à mal, dans un contexte mondial pourtant favorable. Si le secteur primaire [1] ne représentait que 27,7% du PIB en 2006, l’agriculture reste néanmoins un secteur majeur, avec une production allant du thé à l’horticulture, en passant par le sucre de canne, le coton et le riz, grâce à de nombreuses concessions fiscales et autres subventions étatiques. Le secteur du thé bénéficie de la résolution de conflits d’intérêts entre le Kenya et le Pakistan, ce dernier étant un important importateur de thé kenyan. Quant au secteur du café, il tire profit d’un amendement à la Directive sur le café permettant au pays de vendre en dehors des quotas alloués. Les violences qui ont frappé le pays ont touché le secteur de l’agriculture. Tout d’abord au sein des populations déplacées, qui comptent de nombreux agriculteurs, qui refusent de rentrer chez eux tant que le climat ne se sera pas apaisé.

D’autre part les blocages de routes ont immobilisé le secteur, empêchant les denrées d’atteindre notamment les villes aéroportuaires de Mombasa et de Kisumu. Des sections de chemin de fer reliant le Kenya à l’Ouganda ont également été détruites en janvier, empêchant des échanges de biens entre les deux pays. Le service a depuis été remis en ordre et les affaires ont pu reprendre. Mais les violences ne sont pas les seuls facteurs explicatifs des difficultés du secteur agricole. La baisse de production de thé (-33%) par exemple, est principalement due à une faible pluviosité. Le contexte mondial, favorable aux matières premières permet d’éclairer la situation. La crise reste localisée et récente, elle ne saurait mettre à mal un secteur sur la durée, alors même que la demande mondiale est si forte.

L’Industrie. Là encore, les incitations fiscales mises en place par le gouvernement sur les trois dernières années ont eu des effets considérables sur le développement de l’industrie kenyane. Parmi ces mesures incitatives, on compte notamment un allégement des droits de douanes sur certains biens, une simplification des licences de commerce et une harmonisation des régimes fiscaux au sein de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est. En 2005-2006, les produits manufacturés augmentaient de 6,6% contre 4,4% en 2004-2005. Parmi ces produits, les cigarettes, bières, sodas, lait et ciment s’en sortaient particulièrement bien, notamment grâce à des échanges accrus avec l’Ouganda, la Tanzanie et le Marché Commun d’Afrique de l’Est et de l’Ouest. La demande en provenance du Soudan et de la Somalie limitrophes est également en forte augmentation. Le Kenya se révèle être une plaque tournante de l’industrie régionale, un entrepôt régional pour le commerce et l’investissement.

L’optimisme reste de mise parmi les industriels. Bamburi Ciment affichait il y a quelques jours des résultats avant impôts en hausse de 42% soit 5,4 milliards de schillings pour l’année 2007. Sur 2008, l’entreprise prévoit une croissance soutenue malgré l’incertitude qui pèse sur le pays. L’association d’industriels kenyans estimait fin janvier qu’une poursuite de l’impasse politique entamerait la croissance de 3% cette année, et pourrait faire baisser la production de 260 milliards de schillings. Tout se jouera dans les semaines prochaines car plus la crise dure, plus elle menace le secteur industriel.

Les Services. Le Kenya est une économie fortement tertiairisée, les services représentent 54,5% du PIB et occupent plus de 60% de la population active kenyane. Grâce à une sécurité accrue dans les zones touristiques et une campagne de communication en direction de la Chine, du Japon et de l’Inde. Le gouvernement a tout juste effacer les souvenirs des attaques terroristes de 1998 puis en 2002 [2]. Les gammes de services proposés ont été élargies, de nouveaux circuits ont été créés. Suite aux débordements politiques, le tourisme a lui aussi été fortement touché. Selon les tours opérateurs, les six premiers mois de l’année seraient déjà largement entamés.

Kenya Airways a du suspendre temporairement ses vols vers la France, dont la diplomatie déconseille fortement à ses concitoyens de se rendre dans le pays. Les affaires ont baissé de 15% sur un mois en raison d’une baisse du trafic de passagers. Seule une levée de ces mises en garde, elle-même conditionnée par une amélioration du dialogue politique, pourrait permettre aux vols hebdomadaires de reprendre. Pour les six prochains mois de l’année, les jours à venir seront donc déterminants, l’enregistrement se faisant en temps normal à cette période. En attendant les avions charters arrivent quasiment vides d’Europe et repartent pleins.

Les domaines du transport et des communications ont aussi été sévèrement touchés. Ces domaines représentaient 10,3% du PIB en 2004, soit une croissance de 8% par rapport à 2003. Les télécommunications ont dernièrement été le lieu d’investissements massifs, permettant au nombre de souscripteurs de téléphonie mobiles de doubler (2,2 millions en 2004 - 4,6 millions en 2005). Mais même dans le domaine de la téléphonie mobile, la crise se fait sentir, les routes impraticables empêchent l’acheminement de crédits téléphoniques.

Depuis quelques années, le secteur du transport fait l’objet de l’attention étatique. Les projets se multiplient afin de donner au pays une meilleure infrastructure : Northern Corridor highway, Roads 2000 programme… Un domaine qui souffre d’un manque de bailleurs de fonds. C’est en partie pour cette raison que le gouvernement souhaitait lever des fonds, environ 20 milliards de schillings sur les marchés européens par le biais d’Eurobonds. Là encore, la crise politique menace la bonne tenue de cette levée obligataire [3] ? : inquiète de la situation politique et des violences tribales, l’agence de notation Standards and Poors, suivie de très près par Fitch Ratings s’est empressée de revoir la note du pays à la baisse.

Cette notation de crédit décrit la capacité d’un Etat à payer sa dette à échéance, elle est donc très importante dans la levée de fonds de types obligataires et Eurobond. Plus la note est élevée, plus le risque est faible, et donc plus la prime à payer pour lever des fonds sera faible. Parallèlement, cette note négative a un impact négatif sur l’image du pays aux yeux des investisseurs. Alors même que le gouvernement met l’accent sur le secteur privé, face à une pauvre performance des entreprises publiques clés qui entachent la compétitivité du pays. Inutile de blâmer les agences de notations qui après tout ne font que leur travail. L’impasse politique pose d’autant plus de questions sur l’investissement, qu’elle porte avec elle la menace de réactions similaires lors de prochaines élections dans 5 ans. Ceci peut expliquer la frilosité des investisseurs sur le long terme.

A l’intérieur du pays, toute une série de commerces ont été endommagés, par les pillages et les brigandages. Difficile pour les commerçants de détail concernés, d’assurer le remboursement de leurs prêts. La plupart des institutions connaissent ainsi un problème de cashflows, estimé à 4 milliards de dollars selon Benjamin Nkungi, PDG de l’Association des Institutions de Microfinance du Kenya. Le taux d’insolvabilité est cependant passé de 80% à 50% entre le mois de Janvier et de Février. Pour se refaire, certaines banques pensent à revoir les calendriers de remboursement et à les alléger. Nkungi parle d’une recapitalisation des institutions et d’un refinancement à destination des emprunteurs lorsque la situation sera plus apaisée.

Le ministre des finances lui-même, Mr Amos Kimunya, maintient ses prévisions de croissance à 7% pour 2008. Et il est vrai que les fondamentaux laissent optimistes. Sur les marchés, l’indice kenyan est revenu à son niveau d’octobre 2007 (cf portofolio). Le shilling quant à lui se renforce face au dollar. Le marché des devises est très attentif aux avancées politiques, comme le montre la forte volatilité du Kenyan Shilling Spot dès fin novembre 2007(cf portfolio). Mercredi dernier, après que le parti de l’opposition eut appelé à l’annulation des protestations dans la rue, le shilling se renforçait à nouveau contre le dollar.

Redonner confiance, c’est là que réside l’urgence. Non pas que le pays ne puisse se passer de fonds extérieurs. Le budget kenyan est financé à 88% par ses fonds propres provenant d’une taxation interne que la population est encline à payer. Non pas que le pays ne puisse plus se financer sur les marchés financiers, il le peut toujours mais à un prix plus élevé. Mais le Kenya est surtout un pilier de l’économie régionale et sa chute risquerait d’entraîner ses voisins. Il donne une belle leçon à l’Afrique et montre que malgré des progrès indéniable en termes de développement, malgré un statut de première puissance économique d’Afrique de l’Est, le respect du verdict des urnes est impératif.

Le pays expérimente une crise sans précédent et différente de celles observables sur le continent. Ici peu de ressources extérieures, pas de guerriers à la poursuite de l’or noir. Juste un peuple qui refuse de céder à l’arbitraire, sur fond de dissensions ethniques. L’économie kenyane peut résister au choc, mais ne peut à long terme défier les lois de la gravité. Pressions externes ou prises de conscience des deux leaders, à l’heure ou j’écrivais, soit deux mois jour pour jour, après la fin des élections, un accord était signé entre les deux protagonistes, redonnant l’espoir que l’intérêt du pays passe avant tout.

Notes

[1] Agriculture, forêt, chasse, pêche

[2] Je fais ici référence aux l’attaque d’al-Qaeda sur l’ambassade américaine à Nairobi en 1998 et sur le complexe hôtelier et la compagnie israélienne à Mombasa.

[3] Une obligation est une valeur mobilière, sur laquelle l’Etat ou l’entreprise en charge du lancement s’engage à rembourser le capital emprunte à un point donne dans le future, tout en payant des intérêts appelés « coupon » jusqu’à l’échéance du titre. C’est pour l’Etat un moyen de se financer et de couvrir sa dette publique. L’investisseur achète donc ce titre et reçoit en échange sur une période prédéterminée des coupons, payés annuellement ou semi-annuellement. Une obligation est une valeur mobilière dans le sens où elle peut être achetée et vendue, être échangée sur les marchés obligataires et changer de main.

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