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Renaissance Africaine

Renaissance Africaine. Une critique de l’Afrocentrisme et de l’Afrocentricité.

dimanche 29 juillet 2007 | par Tshibwabwa Mua Bay

Avant tout, distinguons ces deux paradigmes, qui, sans s’opposer, révèlent les positionnements et les conflits idéologiques qui traversent ce courant de pensée. Stricto sensu on définit « Afrocentricité » comme un paradigme de connaissance africaine du monde en général, de l’Afrique et ses diasporas en particulier, tandis que « Afrocentrisme » relèverait davantage d’une posture, d’une manière d’être, de penser ou d’agir selon ce paradigme.

Si l’on s’en tient à ses définitions, la distinction entre Afrocentricité et Afrocentrisme est donc de pure forme. Or, Certains grands penseurs du courant afrocentrique ont récemment récusé le terme d’Afrocentrisme, car celui-ci est utilisé par les « africanistes » pour tenter d’enfermer cette tradition intellectuelle dans un système de pensée au sens péjoratif du terme. Les Africanistes sont les spécialistes (ethnologues, anthropologues, sociologues, mais surtout historiens), non-Africains des études africaines, qui sévissent dans les milieux universitaires depuis une quarantaine d’années. C’est à eux que l’on doit la quasi-totalité des ouvrages écrits sur l’Afrique, et qui ont été diffusés à l’échelle mondiale, forgeant l’image d’une Afrique qui ne peut exister que d’un point de vue occidentale.

En effet, les Africanistes, menés par J-P Chrétien, l’Historien français de référence sur l’Afrique, estiment être les seuls à avoir le droit et la compétence pour écrire l’histoire de l’Afrique, un continent qu’ils considèrent comme leur chasse-gardé. Ils ont donc vu d’un très mauvais oeil l’émergence d’un courant de pensée revendiquant l’écriture de l’Histoire du continent noir par des Noirs, de l’Afrique et de la Diaspora. Les campagnes de dénigrement, les procès en incompétence, en militantisme, en extrêmisme ont donc toujours accompagné leurs regards et leurs discours sur l’Afrocentrisme, rendant le terme lui-même synonyme de fanatisme et de racisme.

Molefi Kete Asante Molefi Kete Asante, Directeur du département d’Etudes Africaines de l’Université d’Etat de Temple (Philadelphie), est celui qui a créé le concept de « Afrocentricity », que l’Historienne Ama Mazama, afro-caribéenne originaire de la Guadeloupe, spécialiste en linguistique, en religions africaines, définit comme suit : « L’Afrocentricité est l’une des réponses forgées par les Africains afin de remédier à la situation de dépendance dans laquelle nous nous trouvons, en dépit d’une indépendance nominale. [...] Ce qui définit donc l’Afrocentricité, c’est le rôle crucial attribué à l’expérience historique, sociale et culturelle africaine prise de façon systématique et consciente comme ultime point de référence. Cela a deux conséquences immédiates. La première est que l’Afrique est autoréférentielle. [...] La deuxième conséquence est que l’expérience africaine n’a pas besoin d’être légitimée et validée de l’extérieur, et sûrement pas par l’Occident.[...] »

Le courant de l’Afrocentricité est donc une volonté africaine (Afrique et diaspora africaine) d’autodétermination épistémologique, culturelle, politique, économique, etc. par rapport à l’occidentalisation du monde, des manières de pensée, d’être et d’agir. Selon Molefi Kete Asanté, les Africains et Afrodescendants ne pourraient efficacement contribuer à l’humanité que s’ils se reconnectaient radicalement à leur propre africanité ; que s’ils se réappropriaient et réinvestissaient leurs héritages ancestraux, dans tous les domaines de l’activité humaine : politique, économique, culturelle, spirituelle, philosophique, etc. L’attention des auteurs afrocentristes porte donc tout particulièrement sur l’historiographie de l’Afrique, depuis les temps les plus anciens jusqu’à la période contemporaine.

En effet, dès ces origines, l’Afrocentrisme est un courant de pensée qui vise à valoriser l’apport des Africains à l’évolution des civilisations. L’Afrocentrisme universitaire contemporain commença avec les travaux d’intellectuels d’origine afro-américaine ou antillaise au début du XXe siècle. Il prend son essor dans les années 60, revendiquant l’enseignement de l’histoire des Afro-américains. Des centres de « Black Studies » sont alors créés, partant de l’idée que l’Histoire du peuple noir avait été jusqu’alors occultée par le pouvoir blanc et ses institutions. Des publications comme The Crisis ou le Journal of Negro History entendaient lutter contre l’idée - dominante à l’époque en Occident - selon laquelle l’Afrique n’aurait rien apporté dans l’histoire de l’humanité qui ne soit la conséquence d’incursions européennes ou arabes. Ces revues affirmèrent le caractère fondamentalement noir de l’Égypte ancienne et étudièrent l’histoire de l’Afrique noire précoloniale.

En réalité, les bases de l’Afrocentrisme avaient été jetées dès la fin du 19ième siècle, par Martin Robinson Delany (1812-1885), un Africain-Américain qui proposait une méthode de traduction des hiéroglyphes Egyptiens, inaugurant ainsi une tradition historiographique négro-africaine intégrant l’Égypte au sein de ses préoccupations épistémologiques. Cette tradition sera poursuivie, approfondie et vulgarisée par les travaux de l’historien Cheik Anta Diop qui, en 1954, provoquera un tollé dans les milieux universitaires avec ses travaux sur l’origine noire de la civilisation égyptienne, publiés dans son ouvrage Nations nègres et culture . Ce sera un véritable électrochoc pour une époque où le racisme et ses relents coloniaux, qui ne veulent pas dire leur nom, jouent un rôle fondamental dans la formation de la connaissance historique et de la perception même du monde, totalement structurée par l’eurocentrisme.

A l’ère des indépendances, l’Afrocentrisme trouve de nombreux échos parmi les dirigeants politiques africains, tout particulièrement auprès du président ghanéen Kwame Nkrumah qui financera les travaux de l’Afro-américain W.E.B. Du Bois, rédacteur au journal The Crisis, qui tentait de mettre en place un système de valeurs panafricaines fondé sur les traditions présentes dans ces cultures. Du Bois avait pour mission de diriger la rédaction d’une Encyclopedia Africana qui traiterait de l’histoire et des cultures de l’Afrique noire, mais il mourut avant que l’ouvrage soit terminé. Mais le mouvement était lancé et aujourd’hui, la Renaissance Africaine est promue par de nombreux intellectuels et hommes politiques africains ou afrodescendants de premier plan, tels que le Président Thabo Mbeki de l’Afrique du Sud.

Toutefois, plus d’un siècle après ses premiers fondements, l’Afrocentrisme a montré certaines limites, du moins dans la manière dont il est promu aujourd’hui. Nul ne mets en doute le travail de conscientisation de ce courant de pensée, ni son influence déterminante dans les grands mouvements de lutte comme celui mené par les Black Panthers, pour ne citer qu’eux. Mais pour certains, l’Afrocentrisme reste trop théorique et néglige la réflexion sur les « implications » et les « applications » concrètes de l’Afrocentrisme dans les enjeux socio-économico-politiques auxquelles sont confrontés les sociétés noires, qu’elles soient d’Afrique ou de la Diaspora. Pour d’autres, l’Afrocentrisme est trop ancré dans le passé, trop focalisé sur l’Egypte ancienne, occultant les autres civilisations africaines dites « moins évoluées », et reproduisant au final une forme de perception et de hiérarchisation occidentale des critères de « Civilisation ».

L’Afrocentrisme est également jugé trop « dogmatique » au sein de la communauté, car ses défenseurs ne souffrent aucune remise en question, n’hésitant pas à diaboliser leurs contradicteurs : ou on est « Afrocentriste » ou on est « vendu ». Un radicalisme qui peut se comprendre au regard de l’occultation totale dont l’Histoire de l’Afrique a fait, et fait encore, l’objet, mais qui se révèle peu constructif en réalité.

Le point de vue de ceux qui n’adhèrent pas au courant afrocentrique est pourtant des plus pragmatiques : la réappropriation de notre passé est une étape fondamentale de notre renaissance, mais pas une fin en soi. De plus, celle-ci restera veine si nous n’apprenons pas à maîtriser notre présent et ses enjeux. Pour eux, la véritable Renaissance de l’Afrique passe avant tout par sa capacité à s’émanciper économiquement et politiquement. La mondialisation ne fait qu’accélérer les phénomènes d’aliénation et de dépossession économique et politique de l’Afrique. Il faudrait donc apprendre à manier les outils de cette mondialisation pour véritablement reprendre possession de notre destin.

Lu dans un forum houleux sur les "pour" et les "contre" l’Afrocentrisme : « A quoi ça me sert de crier sur tous les toits que mes ancêtres étaient Egyptiens, alors que ce sont des Chinois qui me vendent ma propre nourriture ? ». Il ne s’agit donc pas de nier l’importance de l’Afrocentrisme dans la re-structuration de l’identité noire, mais de lui donner plus d’ambitions. Quelque soit le prestige de son passé, aucune puissance mondiale ou pays émergent ne se repose sur ses acquis. Les cultures qui dominent le monde actuellement sont celles qui ont su évoluer, s’adapter, anticiper, mieux, provoquer ses mutations.

Comme tous les courants de pensée, l’Afrocentrisme ne peut se permettre de rester figé et doit évoluer, en tenant compte de l’évolution globale du monde et en réfléchissant au rôle que les Noirs doivent y tenir. Mais pour cela, il faut que ces défenseurs soient capables de dialoguer au sein de la communauté noire, afin de mieux l’impliquer. De courant de pensée, l’Afrocentrisme devrait devenir un mode de vie aussi naturel qu’un autre. Mais pour cela il doit ancrer ses réflexions dans le présent, le réel, le concret, c’est-à-dire réfléchir à la manière dont il peut motiver, inciter, orienter la création de réseaux socio-économiques et d’entreprises permettant la maîtrise de nos économies, l’émergence de médias permettant la maîtrise de notre image, la promotion de l’éducation permettant la transmission de nos cultures aux générations futures.

La politique africaine sur Ananzie.net :

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