Il est vrai qu’essayer de cerner l’architecture des pyramides en s’intéressant, comme il est généralement le cas, à ce qui est son ultime aboutissement : la Grande Pyramide de Khéops (IVe dynastie), génère de tels apories, que les thèses extra-terrestre en deviennent presque rassurantes. Car paradoxalement, et cela même est une des spécificités du fait égyptien, plus on s’intéresse et plus on en sait sur Khéops, moins les théories conventionnelles paraissent satisfaisantes et raisonnables.
Par contre, aborder l’impressionnant héritage égyptien par l’intermédiaire de la Pyramide de Saqqarah (IIIe dynastie), restitue quelque peu la chose à ses dimensions humaines et permet de désamorcer nombre de problèmes. C’est que Saqqarah est le tout premier essai de monumentalité. Et s’il préfigure déjà l’inatteignable que sera Khéops, il témoigne aussi d’un certain nombre de tâtonnements et concentre en son sein des d’éléments techniques qui sont un emprunt direct et l’actualisation d’une architecture plus modeste ; de celles de bois et de boue séchée au soleil qu’on retrouve partout ailleurs sur le continent et que de nombreuses sociétés de tradition perpétuent. De fait, tenter de comprendre le passage de la petite architecture en argile au gigantisme égyptien c’est saisir la plus grande révolution technique de l’histoire de l’humanité. Mais cela présente aussi pour nous l’intérêt de traiter un nouvel apport à l’unité culturelle du continent et d’ouvrir à d’autres ambitions les savoir- faire traditionnels.
Pyramides, la symbolique et le mystère. Le corpus de textes gravés que recèle les Pyramides dites à Textes (principalement celles de la Ve dynastie), a permis d’en saisir, avec une relative précision, la symbolique. Mais ces textes mais restent étrangement muets sur les techniques et le temps de la construction des édifices. On cherchera vainement ailleurs, dans le patrimoine hiéroglyphique, quelques éléments pouvant expliquer la construction des pyramides. Ce grand vide dans le testament d’une civilisation, pourtant extrêmement soucieuse du témoignage, est la première contribution au « mystère des pyramides. » Ancêtre du « Livre des mort », les Textes des Pyramides constituent, dans un langage éminemment poétique et illustré, le tout premier ouvrage religieux de l’histoire. Cette débauche créative est au service exclusif de la prise en charge du séjour extra- terrien de Pharaon. Il y est présenté comme l’incarnation du dieu Osiris, et après avoir dominé de son vivant sous le ciel, il est appelé à établir un règne éternel sur le soleil nocturne, non pas sans être allé au bout d’un long voyage rempli d’embuches jusqu’à Osiris et pour se fondre définitivement avec ce dernier. Pharaon, la plénitude de sa divinité désormais acquise, redescendra de temps en temps sur terre, lors de la fête Seb notamment.
La pyramide est véritablement au centre de ce mythe. Elle est à la fois la demeure d’éternité du corps de pharaon et le siège de son Ka, mais aussi le vaisseau, qui lui permet de monter et de descendre du ciel. La forme des pyramides à degrés (dont Saqqarah), signifiait l’escalier monumental dressé vers le ciel qu’emprunte Pharaon. Une évolution dans la pensée qui fera penser que son voyage en serait plus rapide quand il descend par les rayons du soleil, donnera naissance aux pyramides à arêtes lisses symbolisant des rayons émanant d’un point unique. Le nouveau roi disait, devant la momie de son père et dans la pyramide de ce dernier, les textes sacrés, incorporant ainsi la figure d ’Horus (fils d’Osiris et vengeur de son père). Aussitôt intronisé, il entamait la construction de sa propre pyramide déclenchant le processus immuable qui amenait tout Pharaon à devenir Osiris. La construction des édifices duraient tout le règne du souverain sur le mode d’un procédé d’agrandissement par enveloppes successives. C’est ainsi qu’on croit pouvoir deviner la longueur d‘un règne à la taille d’une pyramide.
Tout ceci révèle clairement, et c’est là la seule chose qu’on peut aujourd’hui défendre avec certitude, que les pyramides sont des sépultures. Pour le reste, et notamment la réalisation des ouvrages, le mystère reste entier. Car comment peut-on expliquer qu’il y a près de 2500 ans des populations dont on affirme qu’elles ne connaissaient pas la roue aient pu concevoir des objets que malgré le niveau de développement de la science et de la technique et tout le renfort informatique et logistique nous serions bien incapables de reproduire aujourd’hui ? On sait aussi, que les pyramides n’auraient pu être construites sans des connaissances extraordinairement précises sur les dimensions exactes de la terre, des connaissances aussi en mathématiques, en géologie et en astronomie auxquelles aucun savant contemporain ne peut prétendre. Tout ceci laisse les égyptologues complètement désemparés et met les pyramides au centre d’enjeux qui mobilisent dans le plus grand secret, services de renseignements, programmes de recherches ultrasecrets, et autres mystiques.
Imhotep le premier architecte de l’histoire. De tout temps, le politique a offert à l’art de la construction, les moyens de ses plus brillantes expressions, dans la commande d’édifices de prestige ; et les grands architectes ont fait les plus grands monarques. Le Pharaon Djoser (2778 av. J.C.) s’est attaché le service du premier de tous, quand il s’est agit pour lui d’appeler à une réponse à la préoccupation de sa sur-vie ou son voyage au-delà du jour. C’est la découverte du Serdab de Djoser qui a définitivement permis de lever le voile sur le nom du maitre d’œuvre du complexe funéraire de Saqqarah : le grand IMHOTEP. Cet énigmatique personnage ne serait pas seulement « l’inventeur de l’architecture des pyramides ». Il était le « Premier après le Pharaon », et la tradition le présente comme celui qui a aussi révolutionné les Lettres et l’art de la Médecine.
Imhotep qui avait à dialoguer avec l’immensité du paysage égyptien, semble avoir choisi un langage de la démesure. Encore fallait –t-il avoir les moyens de ses ambitions. Aussi, s’accorde-t-on à prêter à l’architecte, de nombreuses innovations techniques. La plus importante étant sans doute, la conception de la construction en pierre de taille ; peut-être même –et selon une théorie qui gagne du terrain- l’invention du béton. Mais ce qui est surtout le plus difficile à imaginer et à mesurer ce sont les énormes aménagements dans l’organisation de la vie sociopolitique et les nombreuses médiations avec les conceptions et la religion, que le premier édifice monumental de l’histoire a du mobiliser. Si la pyramide du centre funéraire de Saqqarah est taxée de Pyramide Primitive, c’est par opposition aux Pyramides Classiques (les pyramides à faces lisses) dont elle est l’ancêtre. Saqqarah est déjà une prouesse architecturale et, à la naissance de la civilisation égyptienne et au carrefour de architecture de terre d’une part, et de l’audace des pyramides, il y a son auteur Imhotep et tout ce que l’art traditionnel de bâtir fournissait comme moyens assez limités, et qu’il va réellement sublimer.
Des mastabas aux pyramides, Saqqarah le chainon manquant. La première pyramide n’en est pas vraiment une ! C’est peut-être là une des clefs de la compréhension de ces chefs-d’œuvre d’ingénierie antique. Avant Djoser, avant Imhotep, rois et hauts dignitaires égyptiens se faisaient enterrer dans des mastabas. Ce terme désigne en archéologie égyptienne, des édifices trapézoïdaux élaborés en brique de terre crue et qui surplombent des caveaux funéraires. Outre les éléments comme le dallage en terre sur un treillis en structure-bois qui est une constante de l’architecture nègre, les mastabas ont des murs "talutés" (légèrement inclinés vers le centre) selon cette technique proche de l’arc boutant qui donne l’impression que les édifices traditionnels africains ont l’air de s’effondrer sur elles même, mais qui est garant de leur stabilité. Obtenu souvent, en réduisant l’épaisseur de la paroi à mesure qu’elle monte, cet effet anodin est à la base de la forme des pyramides. Un puits, partant du sommet du volume massif du mastaba, s’enfonce dans la terre jusqu’à la chambre funéraire ou est entreposé la momie.
La distinction même dans l’architecture des tombes date probablement du prédynastique et de Nagada. Les différences de classes qui avaient vu le jour alors dans la population a présidé à une hiérarchie dans le domaine mortuaire. L’enterrement basique et communal dans de grands puits remplis de sable a évolué vers les cimetières séparés et les mastabas pour l’élite. Le mastaba nait ainsi pour sublimer la conception classique d’un tombeau et de fait était déjà un peu plus, puisqu’il comportait un certain nombre d’innovations : une chapelle, de nombreuses salles dont le serdab, des fausses portes et toute une série d’éléments de cour et d’excroissances qui se déployait autour. L’élaboration du culte osirien de Pharaon et les exigences de sa « vie après la mort » requérait de sa tombe qu’elle ait l’aspect d’un palais.
Avec Djoser le mastaba reviendra aux dignitaires seuls. Sa grandeur de Pharaon réclamait un ouvrage spécifique qui se distinguerait. C’est ici qu’intervient le génie d’Imhotep. Le premier ministre et architecte de Djoser choisit de superposer à un premier grand mastaba (de 71 mètres de côté, puis agrandie de 8,40 mètres vers l’Est), plusieurs autres de ces monticules rectangulaires, en en réduisant au fur et mesure, la taille. Cela donnera la "pyramide à degrés" : Saqqarah qui trône sur 6 gradins, au centre d’un immense complexe funéraire. Que Saqqarah soit l’heureux aboutissement d’hésitations, de tâtonnements ou d’expérimentations de tous genres, ne fait aucun doute. La part du hasard mérite cependant d’être sérieusement relativisée. La science, l’intuition et la volonté d’Imhotep paraissent sans équivalent. Le passage de l’argile à la pierre par exemple, outre l’effort qu’il a du générer, s’imposait pour les raisons structurels mais servait aussi admirablement la symbolique d’une demeure d’éternité et non plus sujette au temps ; tel que devait l’être le corps de Pharaon lui-même.
Et c’est ainsi que sous l’impulsion du seul Imhotep et à 560 000 tonnes de pierres près, le mastaba de Djoser deviendra une pyramide. En tant que premier ouvrage de pierre, Saqqarah péchait par un certain nombre d’aspects, dont la tentation de chercher à retrouver les effets de la brique de terre crue. La maitrise progressive du calcaire et le respect de ses qualités esthétiques propres, donnera naissance aux édifices plus dignes dans leur monumentalité que sont les pyramides de l’ensemble architectural de Gizeh. La forme triangulaire s’imposera ainsi elle-même, comme une contrainte du matériau pierre.
Il y a se demander comment en un temps aussi court on a pu passer de la construction des mastabas aux dimensions somme toutes modestes (Longueur : 30m, Largeur : 15m, Hauteur 6m en moyenne) à la pyramide de Saqqarah, ouvrage de 62m de hauteur puis à Khéops (Une des 7 merveilles du monde) qui culmine à 138 mètres. La réponse réside surement dans la configuration particulière qui était celle du monde égyptien, mais aussi dans les capacités uniques et encore obscures de ce peuple. On pourra se demander aussi - puisque qu’il s’avère que l’architecture des pyramides est un condensé du mythe de la résurrection d’Osiris et de sa réactualisation au travers du personnage de Pharaon- si c’est l’architecture d’Imhotep qui a influencée le mythe ou si ce sont ces constructions de la pensée qui ont inspiré l’architecture.
Le degré de sophistication atteint en Egypte lors de l’époque dynastique, loin de nous couper nos petites architectures nous informe sur leurs formidables possibilités et nous invite à les questionner à nouveau.
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