Une personne qui suscite la peur a plus de chances de répondre à cette peur par l’agressivité… Une personne que tout le monde trouve aimable ou amusante aura tendance à en rajouter pour garder la sympathie des autres … C’est tout bête mais c’est comme ça.
La fierté de son identité est souvent la dernière source de motivation, d’espoir pour une personne qui se retrouve oppressée, acculée en bas de l’échelle. C’est grâce à des mouvements comme « Black is Beautiful » née a la fin des années 70, que la population Afro-américaine a réussi (quelque peu) à trouver la force de se révolter (civil right, affirmative action,…) contre le système ségrégationniste en place. Un système qui jusqu’ici avait réussi, en manipulant des images et en propageant des clichés, à fausser l’image que les Noirs avaient d’eux-mêmes. Le miroir que nous tendent les autres ne reflète donc pas toujours ce que nous sommes, mais plutôt ce qu’ils présupposent que nous sommes ou ce qu’ils veulent que nous soyons. Les clichés traduisent avant tout la manière dont on est vu, perçu et identifié par l’autre. Ils peuvent être flatteurs, en apparence, d’où la tentation très forte de les entretenir, et c’est ce que nous, les Noirs, faisons beaucoup trop souvent.
L’acceptation et la « promotion » (publicité, légendes urbaines, expressions de la langue,…) des clichés sont des pièges qui enferment les gens dans un déterminisme (ou fatalité sociale) dangereux par l’aliénation qui en découle : « T’es un jeune de cité, t’es pas fait pour les longues études… par contre tu peux être rappeur ou footballeur mon petit… ». Ces clichés deviennent même des expressions courantes de la langue française du type « faire un boulot d’arabe », « être fort comme un turc » ou « être noir (ne pas avoir de chance) – être blanchi » (pas besoin de précisions)
Mais quels sont ces clichés qui « identifient » les Noirs ? En voici quelques uns, parmi les plus fréquents :
- « Holala vos dansez bien vous les Noirs… »
« Vous courrez vite, vous gagnez toutes les médailles au sprint »
« Vous êtes bons dans tout ce qui est physique, y’a qu’à regarder la danse, le basket ou la boxe… »
« Les Noirs, y ont des gros sexes… »
J’en vois déjà qui sourient à cette dernière affirmation. Mais attention, que beaucoups nous prennent pour des machines de reproduction (pour ne pas dire des animaux) et ce cliché en est la parfaite illustration.
Comme toute légende ou rumeur, les clichés partent d’une réalité. Moi-même, votre serviteur, je pensais qu’il suffisait tout simplement de me raser le crâne pour jouer comme Michael Jordan et (après un peu d’entraînement quand même) rejoindre la NBA. Mais ma carrière s’arrêta sèchement à Ris-Orangis…. Mais bon je pense que cela ne vous passionne pas trop, donc je vais revenir au sujet. Vous me direz : « Ce ne sont que des idées préconçues de peu d’importance ». Attention… Les clichés, une fois ancrés dans l’imaginaire collectif, peuvent avoir des conséquences néfastes, surtout lorsqu’ils sont accompagnés par le fameux : « Vous avez ça dans le sang »
Je vais me permettre de vous donner mon propre exemple. Je suis Congolais (Kinshasa moto). Tout le monde connaît les clichés qui nous collent à la peau (la sape, la peau décapée et le goût prononcé pour la 8-6). L’on me fait régulièrement la remarque suivante (de la part des autres africains) : « Tiens ? on dirait pas que tu es Zaïrois... », tout simplement parce que je ne porte pas des pantalons en peau de lézard, au dessus du nombril, que je ne suis pas métis depuis 3 semaines (arrivage de crèmes éclaircissantes) et que je ne dit « voitire » au lieu de « voiture »… Qu’est-ce que je répond à cela ? En fait la très grande majorité des Congolais ne sont pas comme on les décrits grossièrement. La réalité est que les Congolais « normaux » (on se comprend) , ne se faisant pas remarquer, ils ne sont pas identifiés comme tels alors que les autres le sont automatiquement.
Voilà comment un cliché peut être relativisé. Cet exemple paraît futile mais quand on le transpose dans un contexte de business ou des client refusent de travailler avec vous parce que les noirs ont la réputation de ne pas être sérieux c’est déjà moins « marrant ».
L’aspect futile de notre image. Les clichés qui nous identifient sont toujours construits sur des choses de peu de valeur dans le fond…. On danse bien, on cours vite et on rigole tout le temps… génial… Nous sommes bien peu crédibles en dehors de ces attributs artistiques et sportifs. Ces clichés tendent à orienter notre comportement car nous avons tendance à nous enfermer dans ces représentations qui nous empêchent d’exploiter nos qualités dans des domaines plus valorisants et surtout plus utiles pour notre élévation identitaire, culturelle et sociale. Beaucoup de nos jeunes en banlieue sont persuadés que leur seul espoir d’ascension sociale est soit le Rap soit le sport…. Le système qui propage cette idée et ceux des nôtres qui l’entretiennent participent à notre aliénation et à notre retard.
Charité bien ordonnée commence par soi-même, donc un peu auto-critique. Pourquoi, dans l’imagerie du Rap (français comme US), c’est toujours le négatif qui est valorisé. Celui qui va en prison ou qui galère dans les halls d’immeuble a toujours droit à une petite dédicace, mais rarement celui qui fait des études ou monte une société… Il suffit de voir la pochette de l’album de Alibi Montana ou d’écouter les lyrics de Soprano : « pour les mecs en bas des blocs on le fait à la bien… pour les frangins enfermés on le fait à la bien… ».
Le danger ici est que les clichés propagés par son excellence Nicolas sur « cette bande de racaille » trouvent un écho qui semble le crédibiliser. Mais c’est encore plus grave que ça car, par notre comportement, nous donnons raison aux préjugés de toute une société(cf. derniers reportages sur les bandes de la Gare du Nord par exemple). C’est donc en refusant de correspondre à ces clichés nous allons changer l’image qui nous limite et nous marginalise. Le jour où les jeunes de banlieue, dont je fais partie, accepteront l’idée qu’ils peuvent travailler en costard sans forcément être vigiles, le jour où ils commenceront à rêver d’être ingénieur ou de créer une entreprise, plutôt que de vouloir vivre dans un clip de 50 cent, ils auront le courage de « tenir le coup » et de garder espoir tout au long de leurs études.
Non seulement les clichés nous enferment, mais ils nous ôtent en plus tout ambition autre que courir, danser et chanter. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais même dans les domaines où nous sommes sensés exceller, nous ne sommes jamais aux commandes. Nous sommes chanteurs mais presque jamais producteur, Directeur artistique ou président de maison de disque. Les footballeurs Noirs se comptent par centaines, mais combien sont entraîneurs ou présidents de club ? Le compte est vite fait : Il n’y a qu’un seul Noir chez Skyrock (groupe Horbus), un seul D.A chez Warner et un seul président de club de foot (l’Olympique de Marseille)…
La dimension « génétique » des clichés. Vous avez ça dans le sang…Une phrase cinglante qui résonne comme la justification de notre situation, comme une réalité scientifique. Cette affirmation est terriblement dangereuse car elle ressemble à l’idéologie fondatrice du Code Noir justifiant l’Esclavage.
Il y a 80% de Noirs en NBA, nous gagnons toutes les médailles d’or au sprint et notre déhanché est redoutable… autant de preuves qui justifient que nous avons cela dans le sang ? On accorde aux Chinois la qualité d’inventeurs du Kung Fu, mais on ne dit pas pour autant qu’ils ont la baston dans le sang... Non, eux ce sont les « créateurs » d’un art martial génial. Attention, une fois de plus… si on accepte les clichés qui nous collent à la peau et les alimentons, cela signifie aussi que l’on accepte les théories affirmant que nos capacités intellectuelles sont limitées : 80% des entraîneurs sportifs US sont blancs, les plus grands groupes industriels sont occidentaux et leur connaissance est redoutable… autant de preuves qui justifient qu’ils ont ça (l’intelligence) dans le sang ? Et donc pas nous ?
Une réalité sociologique et non génétique. La réalité qui alimente les clichés sur les Noirs trouve très souvent une explication dans des faits sociologiques et économiques. L’environnement social, l’éducation, les moyens financiers, la domination (culturelle, économique, institutionnelle) jouent un rôle majeur dans nos choix et nos parcours personnels, en d’autres termes dans le « déterminisme social ». Cette notion est importante car elle précise bien qu’il n’y a pas de fatalité « génétique » inévitable, mais des prédispositions dues à l’influence de notre environnement social et économique. Il est donc possible de faire évoluer cette situation sociale par notre prise de conscience, notre volonté, nos études ou notre travail. En intégrant cela on comprend mieux que ce n’est pas notre couleur de peau qui explique qu’on soit éboueur, vigile ou femme de ménage. L’expression « dans le sang » a donc pour effet d’annihiler l’esprit de révolte et la volonté de faire changer les choses. Il est donc « vital » de combattre ces clichés et d’en refuser la fatalité.
Tout est une question de posture et de point de vue. « Vous dansez bien, vous avez le rythme dans le sang »… En fait, nous dansons bien nos danses, il y a donc ici une dimension culturelle, et non génétique. Comme dit le grand philosophe belge James Deano : « Dis moi combien de renoi savent danser la Polka ? ». Chaque groupe à son propre rythme « dans le sang »… Idem pour l’intelligence dans le crâne.
Le déterminisme crée par le système. Un cas d’école.« Vous êtes super bons en sport vous les Noirs », cette phrase que nous entendons souvent semble tellement justifiée par les faits, mais regardons-y de plus près. Prenons le cas d’un sport qui semble acquis aux Noirs, le basket-ball, en particulier la NBA. Il faut savoir avant tout qu’aux Etats-Unis, c’est à l’Université (championnat NCAA) que les joueurs sont recrutés lors de la Draft (cérémonie de sélection des joueur NCAA), pour rejoindre les rangs de la prestigieuse NBA. Aux USA, l’Université est payante et très souvent, pour les Noirs issus des « ghettos », l’obtention d’une bourse est la seule solution pour y entrer.
Il y a une politique dans les grandes universités Américaines comme Duke ou North Carolina, qui consiste à créer de grandes équipes de basket-ball en donnant des bourses d’études aux jeunes Noirs. Ainsi il est établit pour un jeune Noir que pour « s’en sortir », aller à l’Université, il faut être un excellent athlète. Cette détermination, qui est une condition sine qua none, à devenir de grands athlètes leur donne une grande volonté et font d’eux des champions hors-paire... Mais ont-ils le choix ? Il est à noter que dans l’argot afro-américain « Baller » (joueur de basket ou de football) est une expression qui signifie « cador »… L’excellence est donc axée sur le sport.
Allons plus loin…
Il existe des universités 100% noires aux USA, comme Morehouse ou Howard, qui possèdent elles aussi des équipes de basket-ball. Une université 100% Noire avec des équipes 100% noires, cela semble être le sésame pour la victoire… Et bien non, ces deux équipes n’ont jamais figuré dans les « final four » (phases finale) des 10 dernières années. Des Noirs nuls en basket-ball, qui aurait pu croire ça ?... Il se trouve que ces universités noires, prônant l’élévation sociale du peuple noir, favorisent l’excellence académique pour l’obtention des bourses d’études, et non pas le sport. Ainsi dans les universités comme LSU on retrouve des anciens élèves noirs comme Shaquille O’neal, alors qu’à Howard ou Morehouse on retrouve parmi les anciens élèves d’illustres personnages comme Barack OBAMA ou Spike LEE.
Le déterministe créé par l’environnement social. Revenons dans le contexte des ghettos américains. Dans ces quartiers les jeunes n’ont souvent d’autres possibilités que de pratiquer des sports de rue comme le basket ou le football. Un ballon, quelques amis, un Playground et le tour est joué. C’est donc tout naturellement qu’ils s’orientent vers ces sports. Mais combien y a-t-il de piscines Olympiques, de clubs d’équitation ou d’escrime dans ces quartiers ? Et même si il y en avait, le coût de ces loisirs serait certainement hors de portée de cette population. Par contre on y trouve des tas de « liquor store » (débit d’alcool), et de marchands d’armes. Et bizarrement, c’est dans ces quartiers que la violence par armes à feu est la plus importante aux Etats-Unis... Ces gens là ont-ils le meurtre dans le sang ?
Ceci nous explique deux choses :
les qualités des sportifs et athlètes noirs ne sont donc pas issues d’un héritage génétique mais plutôt de réalités sociales
Dans un contexte social favorable, les choix des Noirs ne sont pas uniquement tournés vers le sport ou la musique.
Bien que les clichés aient la dent dure, il nous est possible de les changer. Selon moi, votre humble serviteur, cette phase est primordiale dans notre processus de reconstruction identitaire. En arrêtant de nous laisser enfermer dans des imageries souvent futiles et limitées, nous parviendrons à retrouver l’estime de nous-mêmes et faire les bons choix dans nos parcours académiques et professionnels.
Pour conclure, je reprendrai tout simplement et avec fierté la devise de l’Université Afro-américaine MOREHOUSE : « Redifine yourself, redifine the world ». Amen !
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